La cartomancie du territoire

MOT DU DIRECTEUR ARTISTIQUE

 

« Je est un autre », disait Rimbaud avant de devenir marchand d’armes dans l’ancienne Éthiopie. En tant qu’artiste, en tant que citoyen, je me suis formé sur les routes, à travers le monde. Peu à peu, mon identité s’est tissée de ces voyages, et mes préoccupations se sont ancrées dans cette globalité. Proche-Orient, Bosnie, Chine profonde, mouroirs de l’Inde, Palestine occupée, camps de réfugiés et convois humanitaires… Voilà le paysage des œuvres issues d’Hôtel-Motel, voilà leur particularité. On ne revient pas inchangé de ces descentes aux marges des civilisations. Le traumatisme est réel, les bases de la personnalité en sortent reformulées. Ces gens m’ont offert leurs histoires pour que je les livre au monde. S’en dégagent un sentiment de responsabilité et une urgence qui font des projets qui en découlent, des prises de paroles qui me sont essentielles. J’ai besoin de dire ce que j’ai vu, ce que j’ai vécu. Je suis un témoin oculaire au procès des nations. Nous le sommes tous mais suite à ces voyages, à ces rencontres, ce rôle m’est devenu incontournable.

 

Cette vision traverse mon œuvre. On la retrouve transformée dans les prochains projets par le désir de revenir chez nous, de regarder notre Occident, les yeux encore hantés par les zones de conflits et les autres violences de la colonisation qui ont marqué ma démarche jusqu’ici. Nos spectacles en construction réfléchissent tous, à leur façon, à la nature du territoire, à ses frontières, sa colonisation, aux migrations qui font pression sur lui, et à l’identité qu’il façonne. Cette démarche me pousse maintenant à réfléchir aux concepts de souveraineté, à notre propre colonisation et à ces impacts sur les autres.

 

Voir de l’autre côté de « l’équilibre mondial ». Comprendre de quoi est construit notre propre confort et réaliser sa fragilité. Voilà notre projet, voilà notre unicité. Et à travers cela, participer à la définition du mot demain.

 

De plus, aller jusque là-bas, aux marges des civilisations, c’est aussi leur dire que nous ne sommes pas indifférents. Et je crois finalement que c’est surtout parler de soi. Ce moi qui devient peu à peu un autre, comme le disait Rimbaud.

 

Philippe Ducros, directeur artistique
Les Productions Hôtel-Motel