La frontière entre ogres et anges (Ukraine – 2014)

L’empire soviétique est tombé. L’ordre économique mondial ne s’exprime dorénavant que d’une voie, celle du néolibéralisme. Quelles sont les conséquences de la fin de la guerre froide sur l’économie planétaire? Quels sont les impacts de la mort de ces utopies sur nos propres sociétés? Comment contenir le « capitalisme » débridé lorsqu’il n’a plus d’adversaires?

À automne 2013, avec l’ami Sasha, nous décidons d’aller en Ukraine voir les vestiges de l’empire soviétique et boire un peu de vodka, dans le but de jeter les bases d’une nouvelle pièce.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Quelques semaines plus tard, en novembre 2013, un mouvement de manifestations pro-européennes géantes éclate en Ukraine : l’Euromaïdan. La répression est forte, des snipers ouvrent le feu, morts, barricades de glaces, révolution de fortune, le peuple tient bon. Le gouvernement tombe en février 2014. Des zones à l’est du pays veulent rester alignées sur la Russie, la guerre civile éclate dans le Donbass. Le pays s’entredéchire, champ de bataille des axes de l’OTAN et de l’Eurasie russe. Nouvelle guerre froide ou guerre de marché?

Juillet 2014. Nous débarquons à Kiev. La guerre fait rage. La place de l’indépendance est encore occupée. Encore une fois, je prends des notes. J’essaie de comprendre, d’apprendre.

 

LÀ OÙ PRENNENT RACINE LES FLEURS (ÇA VA BIEN ALLER?)

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Juillet 2014

Vol AF-1952, PARIS – KIEV
Retrouvailles.
Vodka au litre, bars enfumés, banquettes similicuir et poisson fumé.
Les rues ondulent…
D’autres bars dont un sur roulettes derrière un théâtre, derrière les souvenirs.
Noir.

Le lendemain sous la pluie, tourisme.

Le site le plus sacré d’Ukraine, la laure des Grottes de Kiev Києво-Печерська лавра, un monastère orthodoxe.

Et sous le monastère, des catacombes. Sous la ville, sous la pluie, sous le béton et les révolutions volées, dans ces couloirs sous terre, des moines momifiés, miniaturisés, pour l’éternité. Malgré la répression, malgré les idéologies, malgré les époques et les purges du communisme, malgré le mutisme qui vient avec les délateurs, ils sont encore là, sous nos pas. Et résonne alors dans les couloirs des catacombes, ce besoin de grandeur, d’un sublime refoulé. Malgré la rééducation et les camps de travail, reste cet appel du grandiose et de l’éternel qui, peut-être, nous définit. Des momies minuscules, ratatinées… Ultimes résistants, patients devant les décennies, devant les guerres et le nucléaire.

Cette foi que rien n’ébranle.
Cette foi que je peine à avoir.
La foi en Dieu, en demain.

Ce sentiment profond, sous terrain, qui nous assure que les choses un jour iront mieux. Que les choses peuvent aller mieux. Que les choses doivent aller mieux. Cette craque au béton des idéologies, là où prennent racine les fleurs.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Les gens descendent les voir par centaines. Ils marchent dans les couloirs étroits, plafonds bas, murs de chaux et de suie, ils marchent chandelle à la main, chants sacrés aux lèvres…
La cire coule, la suie monte aux murs…
Le murmure bourdonne, cette foi refoulée, renouvelée.
Je marche avec eux.

Le signe de croix se fait de haut en bas, de droite à gauche, avec 3 doigts. Un code millénaire, qui change selon la croyance, un rituel persévérant.

J’erre sous la ville, dans son inconscient… Lendemain de vodka, le dos courbaturé à coup de vols internationaux, de fuseaux horaire… Je suis dérouté. Je suis venu jusqu’ici? Pourquoi? Pour voir les dessous de l’imaginaire communiste comme on regarde sous les jupes du 20e siècle? Pour saisir quelles de ses pulsions restent à l’ordre mondial actuel? Voir sous ses courbes et ses clichés, le legs de sa chute sur notre narratif collectif? Voir ses désirs enfouis en notre mode de vie? Voir les fantasmes lâchés lousses par son absence?

Quand le mur est tombé, qu’est-il resté comme alternative? Quand le bloc de fer s’est ouvert, quels ogres se sont jetés sur l’économie planétaire?

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Encore un peu saoul, je cherche mon souffle. Je broie du noir. Le capitalisme n’a plus de prédateurs. Les dessous coquins de l’époque cachent un corps social famélique, anorexique. Je crains alors de tomber à jamais dans ce gouffre de plus en plus creux entre riche et pauvre, ce gouffre entre les consommateurs, entre les sociétés marchandes, entre les nations.

Je marche derrière les pèlerins, dans ces couloirs bas et sombres, dans ce labyrinthe humide. La guerre rugie à l’ouest du pays… Quelles catacombes m’ont mené à nouveau là où les obus pleuvent? Le cerveau encore fendu d’alcool, je tremble. Je touche du bout des doigts les icônes, j’embrasse les pieds des statues. J’embrasse la vitre qui protège ces résistants momifiés, j’oublie la répression, je joue le jeu de la religion, j’oublie même à quel point on a tué en son nom.

Tout peut aller mieux. Tout doit aller mieux.
Vraiment?

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

LA PLUIE (AU LOIN)

Or
Robes noires
Chandelles et icônes dorées
Barbes et chants
Encens
Et la pluie dehors
Le tonnerre, même

Et au loin,
La guerre.
Civile.
C’est comme ça qu’on dit.
Civile.
Au loin, le tonnerre.

Qui ne fait plus peur.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

AUJOURD’HUI, LES ANGES (SNIPER’S ALLEY, NOUVELLE DIRECTION)

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Février 2014.

Après les Indignados, Occupy Wall Street, les émeutes en Grèce et les bagnoles brûlées en France, après les printemps arabes et leur pâle copie du printemps érable, il y a eu révolution sur Maïdan, la place de l’indépendance de Kiev. Trois mois et un jour. L’Euromaïdan, en ukrainien : Євромайдан, Yevromaïdan, un mouvement de manifestations pro-européennes. Tout commence le 21 novembre 2013 à la suite de la décision du gouvernement ukrainien de ne pas signer un accord d’association avec l’Union européenne. Manifestations, émeutes, occupation de la place, tsunami 2.0 sur les réseaux sociaux, les caméras du monde filment, la flamme de l’insurrection brûle sur Maïdan, et la brutalité policière bastonne. Slava Ukrainia gloire à l’Ukraine, heroim slava, gloire aux héros. Un ange doré au sommet d’un monument en plein centre de la place regarde les milliers de manifestants, les tentes qui se dressent en camps de fortunes. Des étudiants ont protestés, les berkouts sont venus avec casques, costume treillis, matraque et bouclier, le sang a coulé, la neige rouge, la population a refusé, ils sont venus les rejoindre.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Mobilisation. Indignation. Guerre économique. Un peuple se soulève, on ne veut plus de la terreur de l’ours, on veut l’Europe, la liberté, les blues jeans, et Eurojet, voyager, baiser… Vous avez matraqué notre jeunesse? À la barre de fer? Ça ne passe pas. Jour après jour, les rock stars, les vedettes, les rassemblements. Mille personnes, dix mille, cent mille… Pas de drogue, pas de boisson. Interdit. Les gens viennent après le travail monter les barricades. Une femme en manteau de fourrure et talons, un homme en cravate. Ils viennent aider. Un médecin, une chanteuse pop, un avocat, des étudiants, des vétérans, des ex-policiers… La répression continue, les forces spéciales, le berkouts, ils frappent, mais on résiste, les pavés volent, les barricades de glace montent, la soupe populaire, le peuple dit non. Dents brisées, crânes matraqués, sourcilières éclatées, bras fracassés, le sang sur la neige noire… Ils résistent, ils disent non. On ne veut plus de l’ours, les berkouts ne seront pas assez nombreux cette fois-ci, cette fois-ci on ne nous volera pas notre révolution. Casques de fortunes, boucliers de bois, lunettes de ski… Les mères sont venues, les avocats sont venus, les voisins sont venus, les vedettes, les grands-pères, les enfants. On chante, le piano joue face aux militaires, on boit le thé, on crie, on se tient, on se bat. On s’organise. On dit non. On n’en veut plus de ce gouvernement. On n’en veut plus de l’oppression, de la corruption… On veut l’Europe.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Deux snipers.
Plus de 120 morts.

Ils ont ouvert le feu. Du haut des hôtels. L’ange de métal doré regarde. Ses ailes clouées… On brûle son peuple, les pneus flambent, le chaos… Les blancs de neige devenus rouges… Le sang giclant de corps trop jeune.

Ukraine. De l’ukrainien Україна, Ukrajina, racine slave désignant une « incision, entaille », ou encore la « ligne délimitant quelque chose » et par extension « pays, province, frontière ». À la frontière de la barbarie, des snipers n’ont pas hésité à appuyer sur la gâchette.

Et à appuyer de nouveau.

Et encore.

Encore…

Encore.

120 fois.

Voilà où se trace la réelle frontière.
Dans ce doigt qui fait pression sur le métal de la gâchette. Dans cet œil vissé à la lunette d’approche.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Plus de 120 tués, dont 17 policiers
1 890 blessés, dont 40 journalistes
Plus de 100 hospitalisés.
65 disparus.

En Ukraine, le peuple s’est levé. Uni. Malgré la répression, malgré la mort, malgré la peur, et le froid et la désinformation. Ils ont chassé leur gouvernement.

Longue vie à votre révolution.

Slava Ukrainia
Heroim slava.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

HIER, L’OGRE (LES GRANGES SONT VIDES… ON PEUT Y ENTREPOSER LA RANCUNE.)

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

1932 – 1933

La faim. Mère de la colère, du meurtre, de l’horreur. Une famine planifiée. Le soviet veut asservir l’Ukraine. Tout a été bouffé. Mes fils et moi, on a travaillé les champs à s’en désosser le dos, rien n’est resté dans nos gamelles. Vous avez tout volé. Les seins de nos femmes se sont flétris, les enfants rachitiques ne grandissent pas, la vache du voisin lui aura valu le titre de propriétaire, de koulak, elle lui aura valu 20 ans de goulag, la vache a disparu, et les os de ma fille ont percé sa chair… Elle est morte. J’ai faim. L’humiliation au ventre, la faim au ventre, la peur au ventre, la haine au ventre, le ventre crie, torturé, bafoué, massacré. Les limites de l’imaginable perforées, la chair des enfants qui se déchire tout à coup sous la dent, plus rien ne tient. Que la survie qui peu à peu dévore le reste : les convictions, la morale, le petit du voisin, l’humanité, tout ce qui nous sépare des ogres des contes. Le petit du voisin dépecé, dévoré, la chair humaine, vendue au marché.

On a rongé les os, on les a cassés pour en sucer la moelle. Maintenant, on attend l’occasion, la force de la rébellion, on attend d’avoir assez mangé pour pouvoir crier, pour prendre les outils abandonnés par la famine planifiée, celle d’hier ou d’aujourd’hui, ces outils d’un réalisme soviétique prêt à déchirer. Les prendre et briser les os des autres, en sucer encore une fois la moelle. Nous sommes morts par millions, les dents déchaussées, les muscles vidés, nos femmes se sont vendues par millions pour un peu de gras, nous sommes des millions à avoir encore des nerfs de gamins entre les dents, poussés à la pire horreur…

Les champs poussés à même notre sang ont été vidés de leur blé, a germé alors les semences de la vengeance. De mes yeux coule une violence à revendre. La violence des guerres intergénérationnelles, celles que l’on fait pour nos pères, pour nos grands-pères, pour des inconnus cachés loin derrière… Ces guerres que l’on se passe de génération en génération, ces guerres qui s’inscrivent dans les gènes, qui se greffent à la sève des arbres généalogiques, ceux-là mêmes qu’on a voulu abattre. On en oublie la cause.

7 à 10 millions morts, disent les livres… C’est froid un livre. Quelques caractères noirs sur une page blanche ne seront jamais assez pour décrire les yeux qui se cernent, les mères qui voient leurs fillettes mourir, leurs garçons s’entredévorer. Se voir, pire que des bêtes. De cette mort environnante, rien ne reste. Ni dignité, ni humanité, ni divinité… On a même mangé Dieu. L’humanité s’est décharnée de son sublime et les animaux nous méprisent en ces moments de honte historique.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Holodomor. De l’ukrainien : голодомор (Holod, la faim, la famine et moryty, tuer, affamer, épuiser).  Famines planifiées en Ukraine en 1932-1933 par Staline en pour asservir la population.

2,6 à 5 millions de morts disent certains. 7 à 10 millions disent d’autres. Et on voudrait ne pas reconnaître? Faire semblant que les champs étaient malades? Jusqu’où peut nous mener une idéologie?

Les statues de Staline trônent toujours en ex-URSS… Le petit père des peuples. L’ogre.

Celles de Lénine trônent encore en Ukraine.

LAZAR KAGANOVITCH.
VIACESLAV MENHZHINSKY.
VSEVOLOD BALTITSKI.
VIATCHESLAV MIKHAÏLOVITCH MOLOTOV.

JOSEPH STALINE.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

LA CHAPELLE (MOBILE HOUSE FOR CHEAP GODS)

Tout près, près du grand parc, sur la rue вулиця академіка Янгеля, la rue de l’académicien Yangel, tout prêt du megamarket Bolchevik de Kiev, un chantier commence. Des hommes en besogne. Quelques femmes, aussi. Une quinzaine de travailleurs, les mains dans la poussière, décidés. Le ciment, les planches, le plâtre, la sueur, la poussière qui colle à la sueur… Le soleil.

Ils construisent une chapelle. Dieu encore. Comme cette croix au bout du trident qui symbolise l’Ukraine. Comme le chapelet au poignet, au cou, en évidence, au cœur de la veste paramilitaire verte de ces désœuvrés qui persistent dans leurs tentes sur Maïdan… Comme les tatouages. Dieu est en vie. Après l’opium du peuple, c’est le shoot d’adrénaline pour remettre sur pied les cadavres chauds, les corps immobiles. Les momies.

Pas loin, il y a un megamarket nommé Bolchevik. On y trouve de la vodka, des saucisses, des icônes, de l’huile de tournesol et une foule d’autres produits en rabais.

On reconstruit l’Ukraine d’aujourd’hui sur les cendres d’hier.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

COLD WARS (AND PORNO STARS)

Do I exist?
What’s my name?
Where to hide?

Low-fi love
High heels
Legs
Everywhere
At every corner
High heels
Fetish style
Miniskirts
Blush
Make up making everything up
The ground zero in me
The crave
Breast and beauty contest
Every corner is a beauty salon
Perfume
Sex appeal
I crave
Skinny spells
Bullet shells
Sex slave from the East
Porno stars
Chernobyl of the everyday dream
Wet
Irradiated
You and I?
I alone
What’s your name?
I smell fear
Sweat
Sperm
Poker chips
Nothing to declare
Peace corps
Body care
Booby trap
Brest jobs
Skin skyscraper
Heels
Legs
Bikini
Lipstick
Eye shadow
Low cleavage
Body language
I am analphabet
Wake me up after the war
Warm me up
War is coming
War is nothing
From Chernobyl to Bikini
I burn
Legs
Endless
Tank tops
Radiations
Skin burns
My lips, dry
I crave
A bombs
H-bombs
Smile
Bikinis
Belly button
Caprice
Cinnamon
Angel
Desire
Selene
Sabrina
My skin burns
My heart beats slowly
Hard and sad
At the wall
Against the gun
Lost
Cold
Forbidden
Plagued
Cold wars
Again and again
Porn stars
Again and again
Miniskirts
Exploded
Again and again
Nothing left
Kiss and kill
Sunscreen
What is happening to me?
What is happening in the East?
What is happening in Donetsk?
Where am I?

An Ukrainian woman without makeup is naked

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

1946
The first A-Bomb explodes in the Bikini Atoll.
Four days after, Louis Réard introduced a new swimsuit design named the bikini after the atoll. He hired Micheline Bernardini, an 18-year-old nude dancer to demonstrate his design. He commercialized the swimsuit with the slogan « Le bikini, la première bombe anatomique! ».
There have been 67 nuclear experiments including 23 A-Bombs and H-Bombs explosions in the atoll between 1946 and 1958.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

CHORNOBYL TOURISM (TCHERNOBYL = LÉGENDE NOIRE EN UKRAINIEN)

1986-04-26

What unites Chernobyl and Fukushima?
An organized tour?
Radiation tourism?
Is there anybody out there?
Have you left your key?

Prypiat
Прип’ять
Ghost city
3 km from the plant
From a population of 49,360
To zero
Chernobyl tourism
Nuclear surviving
No smoking in the bus
Lost
Haunted silence
The ferris wheel is silent
The schoolyards are silent
Empty busses
Swimming pool green
Trees
Vines
Plants cracking the pavement
Radiations
Crows falling from the sky
Is it magic?

Hawks and doves
Tax cut for army helpers
Liquidators
Dig in the waste
Enjoy the tour
Buy your Russian dolls local
BLACK SEA HOTEL
Four stars
Porno wars
Magical nuclear tours

Mankind
Naked
Nukes

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

What does Fukushima mean to you? (Select one answer and cross the circle)

  A memory about a terrible disaster
  Drawbacks of nuclear power
  A memory about the bravery and the courage of the accident liquidators
  Ecological disaster for hundred of years
  Unaccounted lessons of Chernobyl
  A love story endlessly repeating
  Crows falling from the sky

Je ne suis pas allé à Tchernobyl. Trop compliqué. Pourquoi y aller? Pour la photo? M’irradier du lieu afin d’écrire? Jusqu’où aller pour une bonne histoire? Jusqu’où aller pour me sentir vivre? Jusqu’où aller pour oublier?

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

SPILNO TV (LE PIANO JOUE ENCORE…)

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Juillet 2014

Un piano public sur Maïdan, mégaphone face aux bottes, tendre mélodie face à la drill. Un homme joue. Avec passion. Les gens passent, certains s’arrêtent un peu, il joue.

Trois mois plus tôt, le peuple a vaincu, le gouvernement a été chassé. Les tentes restent sur la place, certains veulent plus, demandent plus… Comment croire aujourd’hui? Tant de révolutions avalées, récupérées. L’autre révolution, la orange, la révolution de 2004, elle reste dans les mémoires, révolution volée, détournée, Orange Crush pressée de toute saveur, de toute valeur. Et on porta des oranges aux prisonniers politiques. Cette révolution-ci, qui la dirige? Qui a payé les snipers pour envoyer les manifestants dans les étoiles à partir des hôtels 5 étoiles où les tireurs étaient juchés?

Impossible de récupérer la révolution d’aujourd’hui… Impossible, elle défile encore sur Spilno TV. Cette chaîne de télé 2.0.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Entre les tentes, sur la place, les hommes errent. Miliciens volontaires en sandale et treillis militaire, le chapelet au poignet, le gun à la taille, le tatouage oï à l’avant-bras, si fier… Après la libération, tous sont résistants… Oï, oï, oï, comme le chantait les skinheads des années 1980. Veste pare-balle sous le tir de la caméra des touristes. Qui protégera l’âme des indignés du gavage, des têtes rasées et de l’extrême droite nationaliste camouflée en sandale? Un autre, en botte lacets blancs, pantalons kakis, entre les pavées et la plage… Musée de la mémoire, musée de l’Holodomor, musée de Tchernobyl, et maintenant, la place de l’indépendance transformée en musée de Maïdan? Un musée de l’avant hier où traîne encore l’odeur du métal brûlé, entre tourisme et nostalgie.

Doit-on toujours recommencer? Entre les feux d’artifice et l’avarice des vendeurs de bibelots, entre le dogme des néonationalistes et l’opportunisme des faux révolutionnaires, comment trouver son chemin? Comment protéger demain?

La nouvelle garde erre, sandale, culottes kaki, elle a trouvé un sens, une cause pour insuffler son désir de vie, le sentiment de faire quelque chose, un port à son errance, une mission à sa torpeur. Pour quelques mois, quelques jours, à l’aube de l’ange doré, à l’ombre de l’Hôtel Ukrainia, la vie a eu un sens. La colère a eu une cause. Le désœuvrement, un camouflage. Ils sont maintenant là, à se pavaner, en état d’ébriété, à regarder Spilno TV, désolidarisé, ensemble, en silence, dans le brouillard de l’importance. Ils ont cru à un sens, se sont vu au cœur du grandiose, de l’Histoire, ils étaient là. Au bon moment, au bon endroit. Pour une fois. L’adrénaline, l’émotion, le sang qui bouille, et la solidarité, la vraie, les barricades et la liberté un sein à l’air, encore, ils ont écrit l’Histoire, ils avaient un ennemi clair, une lutte spontanée, sincère, l’injustice était criante, tous étaient unis, un groupe, un peuple, leur peuple, eux… Ensemble, ils ont lancé des pierres, ensemble ils ont chanté, ils ont pleuré leurs morts, ils ont crié l’espoir, ils se sont battus, ils se sont parlé, avec la jolie, et la caissière, l’étudiant et l’ouvrier, l’avocat, le poète et même l’ex-policier. Ensemble… Ensemble, ils y ont cru. Où sont-ils, les autres? Pourquoi sont-ils rentrés? Quoi faire? Retourner au désœuvrement? À la bière de 10 h du matin?

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Je serre mon chapelet, me gratte le tatouage frais, le trident emblématique de mon pays, le slogan imprimé à l’encre noire dans mes pigments, je regarde les départs, nous étions des milliers, des millions même… Maintenant, reste Spilno TV.

Le soleil s’est couché. Dans l’Est, la guerre a éclaté. La partie de dames est-elle terminée? Est-ce le temps de rentrer? Ils remplacent tranquillement les pavées de la place, ils rebouchent la rue, la reprennent… Elle est à nous, pourtant ! Ils referment la plaie, mais j’ai encore mal, moi ! Ils veulent laver, oublier… On ne peut pas oublier. Le piano joue encore. En périphérie. La télé est douce sur Spilno TV. Noir et blanc, ralentie. Le soleil se couche. La caméra filme. La musique pleure. Puissante, troublante. Le ralenti. Le noir et blanc des images, l’esthétique de la violence… Ce n’était qu’une télésérie? Une pause publicitaire? Un succédané? Une soupape bientôt refermée? Je ne suis qu’un figurant de Spilno TV? Ne règnent aujourd’hui sur la place de l’indépendance que l’écran géant, et le jeune aux cheveux un peu trop rasés avec son bâton de baseball. Home Run sur Spilno TV.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Je ne veux pas retourner à ma vieille vie. Plus de projecteurs, plus d’adrénaline, plus de sens… La bouteille n’a pas de fond dans mon vieux réfrigérateur, sur la vieille table de ma minuscule cuisine abandonnée depuis mars dernier.

Soyons…
Soyons…
Soyons…
Hé hé hé!

Et la vodka se boit d’un trait.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

LA CHAPELLE – SUITE (BÂTIR DEMAIN…)

Quelques jours ont passé, entre le salo, ce beurre de lard si populaire, et la vodka, entre les saucisses et la vodka, entre le pain de seigle et la vodka, les varenykys et la vodka… Entre Maïdan et le Dniepr. Et la vodka. Sur la rue de la chapelle, ils y sont encore, les travailleurs. La structure est terminée, sont à l’œuvre les plâtriers, on met le carrelage sur le terrain. Dieu est un grand contremaître. S’ils avaient la même fougue pour construire des lendemains à cette révolution, pour cette jeunesse qui n’a jamais connu le soviétique? Tout est à faire en cette nouvelle demeure… Si seulement ce sentiment de corvée était contagieux, et qu’il atteignait les sphères de l’État?

Le pays est à construire, le rêve est à cimenter, le futur est à ériger.

Et au loin, la guerre.
Au loin, le tonnerre.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

PRAVY SEKTOR, ПРА́ВИЙ СЕ́КТОР, LE SECTEUR DROIT (RÔDE LES FANTÔMES DES VIEILLES IDÉOLOGIES)

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Une procession de martyr. Ici aussi. En rediffusion sur Spilno TV. Comme en Palestine? Non, là, aucune rediffusion, les martyrs sont toujours frais du jour. Une procession de martyr ukrainien donc. Les croix, les barricades de glace, chapelet et thé glacé… Février 2014. La foule. Tout le monde est descendu. Jeune, vieux… En rediffusion sur Spilno TV.

Juillet 2014. Devant l’écran géant, un type avance, traverse les tentes qui restent, passe sur la rue, se faufile entre les touristes. Un type en bermudas, t-shirt, flip flop et mitrailleuse israélienne de marque Uzi à la main. Le cran d’arrêt est-il activé? Il avance dans la foule éparse. En sandale. La foule se tasse. Des miliciens volontaires le suivent, régiment confus, mal rasé… Le porteur d’Uzi entre dans un édifice. Les bureaux de Pravy Sektor, un parti politique ultranationaliste paramilitaire ukrainien.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Drapeaux noir et rouge. Tatouage, croix, chapelets, Uzi, heroim slava, gloire aux héros. Quoi penser de tout ça? De cette iconographie de la révolution? Milice paramilitaire active au Donbass, la province de l’est où la guerre tombe comme la pluie? Ou regroupement de mouvements d’extrême droite ukrainiens? Nationaliste? Néofasciste? Ultraconservateur? Droite radicale? Néonazi? Quoi croire? Qui croire? Un drapeau noir et rouge, avec des aigles comme emblèmes. Les médias russes les diabolisent évidemment, qu’ils soient néofascistes, ou néonazis, ça justifie leur intervention dans l’est au Donbass, en Crimée. Pourtant l’ennemi de Pravy Sektor n’est pas l’immigration, c’est la Russie justement, le Kremlin… Qui n’est pas un enfant de chœur, quand on connaît la Tchétchénie et l’ultraviolence qui y rôde en treillis.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Le journal israélien Haaretz, lui, prétend qu’ils ont distribué des traductions récentes de Mein Kampf et des Protocoles des Sages de Sion sur la place Maïdan… Pourtant, le groupe a pris part à des manifestations de soutien à Israël à Dnipropetrovsk… Et la mode est à l’Uzi.

Et pendant qu’on débat nazi ou Uzi, ils remettent ça sur Gaza. Les bombardements recommencent. L’horreur banalisée, redondante, la routine. Le retour de la mousson de métal.

Le type et sa Uzi a disparu derrière les sacs de sable et les milices qui gardent l’entrée de l’immeuble de Pravy Sektor. Quelques rues plus loin, le poster de Lénine sur un socle de sa statue démantelée a un graffiti d’étoile de David gravée au front…

Mais qui croire vraiment?

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

TERRE NOIRE (FESTINS ET FAMINES)

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Vodka et gras de porc au déjeuner.
Puis la route.

Le village de Gitnie Gory.
Les cerisiers.
Les châtaigniers.
Les courges à profusion, les champignons, les abricots…
Le blé.
La terre est grasse, humide, gorgée, noire, riche.
L’air sent l’humus.
Des oies traversent la rue.
Le ciel est bleu, immense.
Le grenier de l’Europe.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

L’âme de l’Ukraine est en équilibre sur cette ligne d’horizon, dans ce blé. À la frontière entre la terre et le ciel, entre le bestiaire humain et le sublime du soleil. Le sang a coulé dans les sillons noirs des champs, le blé pousse encore vers les nuages, le grandiose, le vide. Et les tournesols tournent la tête. Normal, ils cherchent le soleil. La liturgie des moissonneuses-batteuses résonne au loin. L’amour se cache sous les ongles noirs, dans la vodka claire, limpide, qui monte d’un trait vers la bouche après le travail, tel un baiser.

Derrière les arbres, délabrée, au coin d’une rue du village, l’étoile rouge. Cinq à huit millions de morts en 32-33. Caviardé des livres d’histoire. Les jeunes ont oublié. Reste un monument ici et là pour se souvenir, une plaque commémorative. Ils ont dit que c’était la sécheresse… Regarde cette terre. Goûte-la. La plus riche d’Europe. Et ils disent une sécheresse…

Ils coupent les oliviers en Palestine. Ici, ils ont interdit le blé aux cultivateurs. Ils les moissonnaient. Quotas de productions, quotas d’exécutions. Chants liturgiques remplacés de force par le chant métallurgique des bottes et des pleurs. Mais qui se souvient vraiment?

Quel chemin mène un moustachu à affamer un peuple, à le pousser au cannibalisme et à continuer à dormir la nuit? Dormait-il la nuit?

Comment font les propagandistes israéliens pour s’empiffrer quand ils savent les mensonges qu’ils sèment pour camoufler le banal de leur barbarie renouvelée? Une nouvelle opération militaire, ils osent l’appeler Bordure protectrice. Peuvent-ils réellement engloutir le humus, l’arak et la terre, croquer le noyau des olives et sucer l’innocence des yeux des enfants, broyer le dos des parents comme on presse l’ail, avaler le jus de grenadine avec l’amour et les lendemains, roter après le festin d’un peuple, et dormir ensuite? Peut-on croire en l’humain derrière l’ogre en chacun? Peut-on croire aux anges?

Tout dirigeant devrait avoir de la terre sous les ongles. Tout dirigeant devrait en avoir mangé, de la terre, y avoir goûté.

Je ne dors pas cette nuit.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros
Ukraine, 2014 © Philippe Ducros
Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

RÉALISME SOCIALISTE (4 ROUES MOTRICES)

Lada
Volga
Et toi et moi.
Toi qui me poursuis jusqu’ici
Moi qui ne sais plus, qui ne sais pas.

Ne pas fuir.
Ne pas couler
Aimer au lever
Croire.

Ne pas débarquer en route
Ne pas sauter en bas
Ne pas s’écraser.

Espérer quelqu’un au volant.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

NOSTALGIE (LA DÉKOULAKISATION DE LA MÉMOIRE)

Les zones où les statues de Lénine n’ont pas été démontées se prétendent maintenant séparatistes. La nostalgie. À l’époque, on allait à l’hôpital, on était soigné. À l’époque, nos logements étaient froids, crasseux, mais on était logé. En 1989, 2 millions de Russes vivaient sous le seuil de la pauvreté. En 1995, ils étaient maintenant 74 millions, dont 37 millions dans une pauvreté dite écrasante. En 2006, le gouvernement russe a admis qu’il y avait 715 000 enfants sans domicile fixe. L’UNICEF parle de près de 3,5 millions… C’est pareil en Ukraine? À Donetsk dans le Donbass en tout cas, on se souvient. Les habitants étaient le cœur économique de la République… Maintenant, ils sont méprisés, on les traite de mongols. Alors ils tirent. Et ils passent de la Kalachnikov au lance-roquette. Une des premières mesures du nouveau gouvernement post-Euromaïdan a été d’enlever au russe son statut de langue officielle. Et les habitants de l’Est parlent presque exclusivement que le russe… Et ils écoutent les médias russes. Alors ils ont eu peur.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Une babouchka se souvient. Elle a peur. Mangera-t-elle des conserves pour chien à la fin de sa vie? Son fils rage. Il cherche un emploi. Il voit les convois de Mercedes des nouveaux oligarques. Il a fait la Tchétchénie. Les 100 000 civils morts dans les guerres en Tchétchénie, il les a vus. Il s’en veut. Pendant qu’il était là-bas, il ne regardait pas ce qui se passait chez lui. Pendant qu’il était là-bas, personne ne regardait ce qui se passait chez lui. Et les convois de Mercedes aux fenêtres teintées ont commencé à circuler.

Apparaît alors la nostalgie de l’étoile rouge, de la faucille et du marteau. Avant ce n’était pas parfait, mais on mangeait, on était logé, on était soigné. Maintenant, les cigares se consument, le caviar sèche sur les comptoirs, la vodka renversée coule sur le tapis en poil long des orgies de mauvais goûts… Et les femmes qui servent de bétail à ces déchéances de Moscou viennent de Géorgie, de Biélorussie… D’Ukraine.

L’Holodomor? L’archipel des goulags? Oublié. Les zeks, les prisonniers des goulags, sont morts et enterrés. La guerre était froide à l’époque. Aujourd’hui, c’est la barbarie à ciel ouvert. On oublie le mur de fer, et les égorgements massifs qui le faisaient rouiller de l’intérieur. Lénine est mort, vive Dieu.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

En 1989, ils ont déterré des fosses communes. Tout le monde croyait que c’étaient des victimes des nazis. C’étaient des cadavres d’exécutions massives. 15 000 par jour lors de la dékoulakisation des années 1929 à 1933, disent certains. La littérature est sortie avec la glasnost, on a appris. On devrait savoir maintenant, non?

Déterrer les morts.
Encore et toujours, déterrer les morts.
Déterrer les archives, enseigner dans les écoles, apprendre.
Réapprendre à lire, mettre à jour les livres d’histoire.
Reconnaître le passé et ses tranchées, ses camps, ses fosses communes et ses famines planifiés.
Le déterrer, le passé, afin de l’enterrer pour vrai.

Poutine : Il est cruel celui qui n’est pas nostalgique de l’époque soviétique. Il est stupide celui qui appelle son retour.

Il ne faut pas croire que le capitalisme ne peut pas mener à la dictature. Demandez au Panama, à l’Indonésie, au Chili…

Il ne faut pas croire que le communisme d’état peut survivre sans l’autoritarisme d’État.

Y a-t-il une autre voie?

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Lest we forget
memoryandconscience.eu
Democracy matters

 

PETIT GUIDE POUR OTAGE (DE LA CRIMÉE À KIEV)

Mi-juillet 2014

Officiellement, le nombre de réfugiés venus de Crimée et du Donbass tourne autour de 40 000. La dame de l’ONG Boctok SOS pense plutôt à 120 000. Sasha qu’elle s’appelle. Elle nous étudie. Elle ne porte pas de soutien-gorge. Qu’il est triste de dormir seul.

Il sera difficile d’aller dans le Donbass.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Sasha : We are all Americans disait Bush… Sauf bien sûr ceux qui ne le sont pas, qui n’ont pas une télé par chambre et des problèmes de surpoids.

Les otages, on les libère après rançon la plupart du temps. Ce sont soit des activistes d’Euromaïdan, soit des businessmen, des concurrents, ou des militaires. Au mauvais endroit au mauvais moment. En général, 10 jours dans un sous-sol, quelques passages à tabac, puis la rançon. Les femmes intelligentes sans soutien-gorge, dans ce sous-sol, on n’imagine même pas. Il s’est développé un marché en parallèle de la guerre civile. L’armée ukrainienne fait pareil, ensuite on fait du troc. Dans les sous-sols, les journalistes sont des espions, les activistes, des membres de Pravy Sektor, les businessmen, des vaches à lait.

On conseille, en cas de prise d’otage, de trouver comment dialoguer. On conseille aux parents d’aller devant un bâtiment des séparatistes, de crier : Mon fils a disparu. Ils n’ont pas besoin de cette pub, alors ils réagissent. Ensuite, il est possible d’entendre brièvement la voix de son fils au bout de la ligne. Et de savoir le montant de la rançon.

Ces derniers jours ont été douloureux à l’Est. Ils semblent vouloir raser Louhansk. Ils essaient d’éliminer les séparatistes. On dit qu’il ne reste que les mercenaires… Que la population en a eu son compte, qu’elle n’y croit plus à la République indépendante du Donbass… On dit. On dit aussi que ce sont les séparatistes qui bombardent Louhansk. Pourquoi? Il n’y a pas d’armée ukrainienne là-bas? On dit qu’ils veulent monter la population contre l’armée ukrainienne. Parce qu’elle ne les défend pas. Il n’y a pas d’évacuation, pas de couloir humanitaire. On dit que les séparatistes s’abritent dans les quartiers populaires. Encore les supposés boucliers humains. Comme à Gaza… Encore.

En Crimée, il n’y a pas eu la guerre, les gens ont fui avec leurs papiers. Les maisons sont encore là. Dans le Donbass, c’est différent, ils démolissent les maisons, les réfugiés n’auront nulle part où revenir. Les gens de l’Est, quand ils appellent, on leur dit d’apporter des vêtements et les papiers, c’est tout. On leur explique comment se faufiler dans les trains, comment éviter la prise d’otage, comment séparer l’argent sur soi pour qu’il ne soit pas tout pris d’un coup. Certains vont en Russie… C’est plus proche. Donc moins cher. Ils ont aussi des membres de leur famille là-bas. Les médias russes font un gros travail de propagande. Ils diabolisent Pravy Sektor, les gens de L’Euromaïdan seraient des junkies pro-USA, ou encore mieux, des néonazis. Eux, les Russes, ils vont s’occuper des gens que disent les médias… La Russie, c’est chez eux, que disent les médias. C’est où chez eux? Là où le plâtre du toit ne tombe pas dans le café à cause du tremblement des mortiers? Ailleurs que dans un abri antimissile? Il n’y aura pas de chez eux. Il n’y a plus de chez eux.

Quelle banalité, cette histoire mille fois rejouée.

Je suis de Crimée. J’y suis retournée, avant l’annexion. Je travaillais avec des femmes d’Europe de l’Est. Ils ont vandalisé la maison de ma mère : pute à Tchèque. Vandalisme, appels anonymes, menaces. J’ai quitté. Moi aussi.

Il est dangereux d’être jolie quand on sait parler haut et fort.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

« Selon l’ONU, au moins 285 000 personnes ont fui l’est de l’Ukraine, en majorité (168 000) en direction de la Russie, et le mouvement ne fait que s’intensifier, atteignant 1 200 personnes par jour depuis deux semaines. »

Le Devoir, 6 août 2014

 

L’HISTOIRE D’ALEXI (DE LOUGANSK À KIEV)

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Alexi : 30 novembre 2013. Ianoukovitch refuse de signer l’alignement sur l’Europe. Les soulèvements commencent. Partout en Ukraine. À Lougansk, c’est pareil. Un parti politique organise. Les partis, c’est toujours la même chose, ils récupèrent. Corruption, lobby, contrats achetés… On retrouvera le leader, à la tête des séparatistes plus tard.

Moi, je suis artiste. Décembre 2013, j’organise l’Euromaïdan de Lougansk. On décide de présenter un documentaire montrant la décadence de la maison de Ianoukovitch, le marbre, les chiottes en or, le golf privé, l’héliport, le zoo privé, les autruches. Les policiers interdisent d’allumer la génératrice, des houligans renversent du thé sur l’ordinateur, de l’acide sur l’écran. Au troisième essai, on présente le film. On protège l’appareil jusqu’à la fin de la présentation. À chaque évènement, il y a de l’intimidation. De plus en plus, de plus en plus fort.

En mars, on doit être autour de 1 500 personnes pro-Europe. La pression augmente. Bombes fumantes dans nos maisons, intimidations. Ils débarquent chez nous, nous menacent de mort. C’est le même clan qui finance les médias de masse. La guerre d’information est disproportionnée. Je suis invité à une émission télé, l’animateur me provoque. Un homme derrière moi donne des coups dans ma chaise quand je parle. On veut me déranger, m’intimider.

On met en place des patrouilles d’éclaireurs pour avertir l’arrivée des anti-Maïdan. On élabore des plans de fuites, les costauds restent pour protéger les autres.

Le 9 mars, c’est l’anniversaire du poète Chevtchenko. On est attaqué en pleine manifestation. 20 hospitalisés.

Ça dégringole.

30 avril. On organise une action pacifique. On est encore attaqué, les séparatistes qui nous attaquent en profitent pour occuper le SBU, prendre les armes… Depuis, ils sont armés. Nous, non.

On décide d’aider l’armée ukrainienne.

3 mai 2014. Une base militaire ukrainienne qu’on aide est attaquée. Les séparatistes me reconnaissent. Ils me prennent en otage. Beaucoup ont voulu me protéger, me faire sortir. Certaines polices sont pro-Ukraine, certains bandits aussi. Ils m’aident. Dans le sous-sol, un ami à moi, nouveau dirigeant du SBU (le service de sécurité d’Ukraine), fait pression. On me libère après 24 h. Je suis chanceux. Rares sont ceux qui s’en sortent si rapidement, si facilement.

Quand ma femme me voit, quand elle voit mon corps, elle me dit : on part.

7 mai. On quitte Lougansk. Après une quinzaine de checkpoints, on arrive à Dniepropetrovsk. On y reste 2 mois. Je m’occupe des réfugiés, j’aide l’armée ukrainienne, j’essaie de ramasser du financement. On achète des médicaments, des munitions. Que fait Porochenko, le nouveau président milliardaire?

Il y a 10 jours, un ami m’appelle. Ma tête est mise à prix. Comme celles des autres qui aident. On part vers Kiev, ma femme et moi.

Le 7 juin, on trouve le temps de se marier…

Sasha : Il y a eu trois vagues de réfugiés.
La première vague, les organisateurs d‘Euromaïdan.
La deuxième, les partisans, les participants, les passants.
La troisième vague, ceux qui ont peur. Les retraités, les malades, les invalides. La mère d’Alexi avec son troisième mari. Ils ne voulaient pas quitter, mais quand les bombardements ont atteint les banlieues, ils ont quitté les banlieues vers le centre-ville. Quand même les monuments ont explosé, quand plus rien n’était protégé, quand ils ont compris que le mépris était total et que la vengeance rodait, comme la rumeur, alors ils sont partis.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Alexi : Dans une maison, lors des bombes, le sous-sol est le meilleur endroit. Dans un appartement, il faut une pièce sans fenêtre, la salle de bain, le placard… Avoir de la place pour s’asseoir, s’allonger. De l’eau, de la bouffe, une radio à batterie pour les nouvelles, pour suivre la route des bombardements. La radio fait aussi du bruit en cas d’écroulement. Pour être repéré par l’équipe de sauvetage. Une lampe de poche aussi. Une petite pelle ou une barre à clous pour te dépêtrer et sortir.

Mes parents ont fabriqué un abri… Maintenant, mon chat y vit en permanence.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Le téléphone sonne…

Alexi : C’est ma mère. Pardonnez-moi.

La communication ne semble pas bien passer, il hurle.

Alexi : Quitte la région, viens à Kiev. Prends le minimum, les papiers, les vêtements, et viens à Kiev.

Dehors, il pleut à boire debout.

« Quatorze personnes ont été tuées dans les combats au cours des dernières 24 heures à Donetsk et deux personnes ont trouvé la mort à Lougansk, selon les autorités locales. L’armée ukrainienne a annoncé avoir perdu 13 militaires. »

Le Devoir, 20 juillet 2014

 

L’HUILE DE LA MACHINE À RUMEUR (MASS MEDIA AND MASS DESTRUCTION)

Un sous-sol. Les questions. Es-tu de Pravy Sektor? Qui connais-tu? C’est qui tes contacts? Qui te paye? Pour qui travailles-tu? La machine à rumeur roule à fond de train. 30 autobus de Pravy Sektor vont arriver, ils viennent tuer les russophones, tout massacrer, toi, moi, même le père Noël. La télé russe roule en boucle, répète en boucle. Kiev est en sang! Pravy Sektor mange des enfants! Les nazis sont sortis de leur tombe! Le frère d’un voisin aurait été au Maïdan de Kiev avec 17 000 $, il est revenu junkie… Là-bas, ils mettent de la drogue dans la bouffe distribuée gratuitement, pourquoi ils l’auraient distribuée gratuitement sinon? La drogue les empêche de dormir, et peu à peu, ils deviennent junkie. Les gens de Kiev sont des junkies. Des nazis. Des zombies.

L’Occident accuse la Russie d’envoyer ses troupes au Donbass, la Russie nie catégoriquement, mais les soldats russes font des selfies de l’autre côté de la frontière. Les soldats ont disparu, les selfies aussi, mais les pages Facebook, elles, sont restées. Entre les pimps qui recrutent, les islamistes tchétchènes qui recrutent, entre le virtuel et les guerres modernes.

Un jeune infirmier est blessé à Donetsk. Il a mis sur Twitter : je suis en train de mourir… Il a récolté beaucoup de like.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

LA FINE LIGNE (GUNS AND CROSSES)

Dniepropetrovsk.
Une station-service vers l’Est.
Le plein.

Un jeune.
Chapelet au poignet
Tatouage
Pravy Sektor
Le regard ferme
Je suis jeune
Mais je ne suis plus perdu.
J’habite une cause
Mon pays me demande
J’appartiens
Tatoué
Drillé
J’accepte.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

L’armée m’avait refusé
Maintenant
J’ai une famille
Un pays
Un drapeau rouge et noir
Une cause
Un sens
À l’Est, on torture pour faire signer
Pour des aveux sanglants
Pour prouver qu’on fait partie du mal
De ce parti
Pravy Sektor
Que j’ai tatoué sur le bras
Je le crie haut et fort
Qu’ils m’attrapent
Je crie haut et fort
Mon église
Mon pays
Mon drapeau
Mon parti
On fait des films en mon nom
Ils viennent de Los Angeles
De Tel-Aviv
Pour pointer leurs caméras sur moi
J’existe.

Je sais maintenant
Pourquoi j’existe.
Et je connais qui sont les nouveaux ennemis du peuple.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Rwanda
Bosnie
Serbie
Daech
Aube dorée
Ultra-droite
Néonazi
Qui suis-je?
Un jeune perdu de plus
Qu’on a trouvé?

Certains vendent des bibles
D’autres des idées.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

MINE À CIEL OUVERT (PENDANT LES GUERRES ET LES BOMBARDEMENTS…)

Les villes défilent. L’orage gronde. Les éclairs découpent le ciel. C’est fréquent ces temps-ci au-dessus de l’Ukraine. Les éclairs déchirent le ciel et l’avenir, la vie et le possible. Qu’est-ce qui est réel? Mes amours carbonisés? La colère? La peur? Les années ont défilé, insensibles au rêve, ne laissant que choix et conséquences. À trop vivre intensément, l’époque s’atrophie autour de l’émotion, de l’opinion. Peu à peu, l’horizon rétrécit, ne reste que la propagande, les livres d’histoire caviardés, et le caviar.

La nuit se couche, et avec elle, les couleurs meurent jusqu’à demain. Le siècle défile. Il avance plus vite que prévu, nous étions avertis. Les vieux idéaux tentent de revivre, de survivre, Dieu, le communisme, le pouvoir d’achat, la classe moyenne… Le Fascisme. On banalise l’horreur, pendant qu’on tolère les supermarchés mondiaux et ses allées de consommateurs. Voilà notre monde, voilà le toit de nos enfants, voilà l’air du temps.

Nous sommes ces histoires, et ces histoires sont nous. Notre amour est digne d’un opéra, on en fait une brève d’un journal de banlieue. Nous avons été sincères. Le reste appartient à la rosée, aux marées à l’immensité.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

BESTIAIRE (LES PARKINGS DES MÉTROPOLES OÙ L’ON REDÉFINIT LES CANONS DE LA BEAUTÉ AU LANCE-GRENADE)

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Les cigognes ont le cou brisé. On les retrouve disloquées, au fond du fossé. Elles apportaient les nouveau-nés, les femmes sont au front, en cette autre guerre cachée au cœur des républiques ex-soviétiques, une guerre banalisée où seules elles tombent, elles, les femmes. Disparues, trafiquées, chair à canon, parking ouvert, jambes à vendre qui n’en finissent plus, marchandises à rabais, retailles d’hosties d’un nouveau capitalisme sauvage, lubrique, orgiaque. Au bord des autoroutes, elles se consument pendant qu’on les consomme pour quelques sous, talons hauts, fond de teint et lubrifiant, assises sur des sofas abandonnés, elles-mêmes abandonnées, livrées aux requins, aux violeurs de fin de semaine, aux enculeurs routiniers qui ne bandent qu’en défonçant avec des tuyaux rouillés.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Les hommes passent et passent, ils se prennent pour des soldats, le dimanche, et le lundi, et le reste de la semaine aussi, ils insultent en baisant, ils crachent en embrassant, langue pâteuse, haleine de morgue, barbe râpeuse, hygiène de fin de mois, petit soldat de plomb, milice du vice, camarade de la viande avariée, chacun au combat avec ses pulsions, sa bestialité, à manger les fillettes, à ne pas savoir exister autrement, à ne s’aimer qu’en écrasant, qu’en vomissant entre ces jambes d’où ils sont sortis, en haïssant tout du chemin, en ne connaissant de la tendresse que les coups, de l’amour que le sang, ces hommes défoncés qui consomment à bout portant. Des ogres qui mangent les anges et laissent les ailes disloquées dans le fossé au bord des autoroutes électroniques.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

La bête rôde, elle dévore, mollets, cuisses, position du missionnaire, une fillette entre chaque dent, absolu capitalisme du désastre, stratégie du choc, ultime KO. La femme de guerre, sans frontière ni caresses. Youpornland slava Ukrainia, heroim slava, ce sont elles les héroïnes, shootées de force pour asservir, junkies malgré elles, le cul enculé depuis les régimes passés qui passent nulle part mieux que sur elles… Les régimes passent en elles, à travers elles, sperme usagé, un après l’autre dans la moiteur seconde main, on les dompte, absolu violence, on les vend, les femmes, les mères, les filles, les sœurs, tous y passent, capitalisme réel, redéfini, véritable définition du libre échange, des mesures de contritions, des coupes budgétaires, le sexe lacéré, violées au supermarché, abandonnées sur la chaussée, bestialité, dégénérescence, elles sont belles, trafiquées dans des coffres d’autos, frappées, abusées du matin au soir et le samedi et le dimanche, rien de beau, chair à canon sans condom, il la frappe encore, la dompte, lui l’animal, elle, la viande hachée, crachat, adolescente, débris de régimes agonisants, retour ultime à la féodalité, un homme vend une femme comme un territoire, sa chose, sa terre, son urinoir, moins qu’un mégot, un cendrier, il la baise, la brise, et les éclats de verre s’enfoncent… On les retrouve dans les stationnements des banlieues italiennes, dans les garde-robes des orgies des républiques ex-soviétiques, au buffet ouvert de l’offre et de la demande, red light de toutes les capitales, au bord des routes de campagnes de Turquie, dans les haltes routières d’Allemagne, au supermarché d’Amsterdam, de Rotterdam, de Bruxelles, dans les vitrines des Clubs Med d’Europe du Nord, dans les ruelles, sous les tables, au bout des corridors, au creux des nuits bleues des écrans planétaires. Nues. Vendues. Banalisées.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Peu à peu, elles meurent en silence, la bouche pleine, le cul explosé, la gorge enflée, le ventre infecté, usagées, elles meurent milles fois, à répétition, et elles ouvrent encore les jambes, les bordels ambulants sont collants, gluants, omniprésents, on paye en rouble, en euros, en shekels, en grivnas, en dollars canadiens et américains, en dirham, dans les gratte-ciels des émirats, dans les sous-sols à Paris, dans salons de coiffures de Chine, à rabais, en bonus des contrats signés, jusqu’à échouer au dépotoir, une seringue dans l’œil, junkies forcées, défoncées, ultime frontière du libre marché, que reste-t-il? Les dents cassées, les gencives purulentes, le sperme coule dans les écrans immortels cybermondialisés, sur les croisettes de Silicon Valley. Tous achètent. Tous baisent. Tous jouissent. Le sperme coule sans bruit. Esclavage sexuel sans bruit. Sans bruit.

Sans bruit.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

SALUONS (BOUD’MO, BOUD’MO, BOUD’MO)

Un verre pour les héros
Un verre pour le rêve
Un verre pour la gloire
Un pour le pays
Un autre pour la patrie
Un pour les frères
Un pour les champs
Un pour les femmes qu’on aime
Et un deuxième pour celles qu’on baise
Un verre pour nos enfants
Un pour la chance
Un verre pour l’Histoire
Un verre pour la route
Un verre pour demain
Un verre pour la vie
Un verre pour les morts
Et on ne les cogne pas, les verres
Quand c’est pour les morts
Un verre pour la lumière
Un verre pour sa peau
Un pour son sourire
Un pour ses yeux
Et les enfants que nous aurons
Un verre pour le ciel
Le soleil et l’amour
Un autre encore pour la route
Un verre pour toi
Et un pour moi.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Des éclats de verre traînent dans mes fins de soirées
Crevés sur le plancher maculé
La mort boit encore
Elle se saoule de nos vies
De notre futilité
Elle vomit au petit matin
Sur les trahisons petites et grandes
Les petites lâchetés
Les crimes contre l’humanité
Et la grande maladresse
De ne pas savoir aimer
De ne pas savoir vivre.

 

SALUONS – SUITE (LA CHUTE)

Vitali, l’ami d’un ami, est mort.
Il est tombé du parapet.
Suicide?
Meurtre?
Un peu des deux.
Trop saoul, il s’y est assis sur le parapet.
Il est tombé.
Mort.

Depuis des années
Il ne faisait que tomber.

Boud’mo, boud’mo, boud’mo.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

MH-17 (AMSTERDAM - KUALA LUMPUR)

17 juillet.
On boit. Les amis boivent, parlent ensemble. Ils parlent ukrainien. Le russe, ces temps-ci, ils veulent l’oublier.
Je ne comprends pas. Ni le russe ni l’ukrainien.
Je bois.
Une alerte sur mon téléphone.
Radio-Canada.
Pardonnez-moi
Je crois qu’il s’est passé quelque chose.

Can you translate?

Vol MH-17, AMSTERDAM – KUALA LUMPUR
Le Boeing de la Malaysia Airlines a été abattu par un missile sol-air.

20 juillet.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Déposer des fleurs au pied de l’ambassade de la Hollande. Laisser des roses à l’entrée de ce gardien des frontières. Le faire avec d’autres, comme d’autres. Des milliers de fleurs, des ours en peluche, des jouets, des larmes, des prières. De la colère aussi. De la douleur. Ils étaient 298 dans le vol MH-17, le Boeing de la Malaysia Airlines. Des hommes, des femmes, des enfants, des scientifiques, des fleuristes, des amoureux, des pères et des grands-pères, des mères, des épouses, des sœurs, du monde banal, un vol banal, une histoire banale de guerre. Dommage collatéral. Néerlandais, Australiens, Malaysiens, Américains… Plus de cent chercheurs spécialistes du sida… Alors quelques fleurs. Un geste. Les déposer pour le geste. L’impuissance demeure.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Internationaliser la guerre invisible. La sortir de son suaire de propreté. Déplacer le décor, le déchirer, voir les rouages, lire la machinerie mondiale des agendas, des intérêts, des accords économiques, dénicher le capitalisme du désastre qui fleurit aux catastrophes, qui les vampirise… Déchiffrer les enjeux et les transactions qui traînent paresseusement derrière les armes, et les planter, ces enjeux, dans les champs, entre le blé et les tournesols, à la vue de tous. Récolter un monde meilleur.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Une femme enceinte dépose des roses. Elle se redresse, les mains sur les reins, les larmes aux yeux… L’enfant donne des coups dans son ventre, il pèse sur son dos. Se dire : voilà le monde où jouera mon bébé. Des enfants sont morts dans l’avion. Pourquoi? Comment comprendre la realpolitik? Comment accepter qu’il y ait d’autres urgences plus importantes que celles de laisser les enfants grandir? Comment accepter que l’économie prenne toute la place? Comment accepter la richesse des oligarques, la suprématie des dirigeants?

Elle recule… Son mari l’enlace. En silence.
Un père et sa fille avancent. D’autres fleurs…

Les miennes sont là aussi.
Et je l’espère, cette promesse d’un enfant. Malgré le monde et la soif des puissants. Malgré le pétrole et ses ravages, malgré le retour du balancier vers le fascisme délicat.

D’autres gens arrivent. D’autres bouquets. Le signe de croix, l’index, le majeur et le pouce, de droite à gauche. Des fleurs, des chandelles, des anges en porcelaine, des caricatures de Poutine. Comment comprendre? Les bourdons oscillent entre les corolles des fleurs. Ils butinent. Un drapeau, là… De la colère imprimée A4, aussi. Une femme se mouche. Un militaire prend des photos. Le silence. Abasourdi. Même une poupée Barbie.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

L’avion volait à 10 000 mètres. À l’abri de la folie des hommes, croyait-il, de l’autre côté des nuages. Un missile. Puis les accusations, les évidences, la négation, les affaires publiques, les discours écrits par les spécialistes, la récupération. Les cercueils ont dû prendre un autre avion pour revenir à la maison. À bord, il n’y avait plus de frontière.

Des spécialistes et des chercheurs sur le sida, cet enjeu planétaire, cette épidémie globale. L’éradiquer. Voilà une belle guerre mondiale à mener.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

HÔTEL TROPICANA (VACANCY)

1933
Cacher trois tiges de blé, la prison. Un peu de fèves, la prison. Dès 8 ans dans les champs à ramasser les restes, rats de campagne, à baisser les yeux, la panique au ventre, la faim comme seul demain. Les poches pleines de blé, le souvenir du fouet, la peur de manger…

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

1980
L’Hôtel Tropicana de Kiev. L’odeur des cigarettes étrangères. On voulait entrer. Mais nous, les adolescents d’Ukraine, on portait tous les mêmes vêtements, rien d’autre au magasin, ils nous repéraient sur le champ. Mais quand même, on essayait.

Aux étages, il y a les chambres, et les étrangers.
Les étrangères…
Et leur parfum, leurs lèvres, le rêve, elle t’emmène dans leur chambre, sous les draps, son soutien-gorge en dentelle de là-bas, tu ne peux même pas imaginer…
Son corps est beau, rien à voir avec les Soviétiques grises et grasses…
Ses cheveux volent libres…
Elle t’embrasse…

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Tout se passe dans les chambres à l’étage, l’adultère heureux, la liberté de choisir, d’aller et de venir. Les coffres forts sont pleins, les femmes sont décolletées, les hommes puissants, rieurs, ils boivent des alcools forts dans des verres de cristal, fument des américaines, et la fumée elle-même est riche, libre. Ils ont l’humour, l’amour et le mordant de ceux qui savent que rien ne leur est interdit.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

2007
Ne tiens pas ton verre de vodka quand on te serre. Le tenir, c’est mendier. C’est dire qu’on va toujours mendier. Et bois un troisième verre sinon tes yeux vont tomber par en arrière. Allez, saluons, saluons, saluons… Boud’mo, boud’mo, boud’mo.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

LA CHAPELLE – FIN (100 ANGES FRAIS PEINTS)

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

On s’est approché de l’Est mais pas de ses enjeux. Dniepropetrovsk devait être une vraie ville industrielle, grise, une commissure sèche bordée de cheminées… Dniepropetrovsk, la ville des missiles du Soviet, là où aucun étranger n’avait mis les pieds! Mais rien n’est si simple. Elles sont là, les cheminées. Mais le centre-ville est coquet. Refait à neuf. Les femmes sont tout aussi décolletées qu’ailleurs au pays, les étudiants se prélassent, ils regardent, eux aussi, les jambes à talons hauts en fumant. Circulent les Audi, les Mercedes… Les 4×4. Tout n’est pas rose, mais ce n’est sûrement pas gris.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Poltava. Où les monuments célèbrent la victoire des Russes contre les Suédois… Et par la bande contre les Ukrainiens. Restent des schizophrénies à soigner. Poltava. Une autre ville ensoleillée. La région de Gogol. Le soleil, la vodka, les rives des rivières marécageuses, les tortues qui se prélassant au soleil, le vert, riche, foncé… On mange du salo, des varenykys, on boit la vodka d’un trait.

Entre tout ça, les champs. Blés… Tournesols à perte de vue. Magnifiques champs jaunes et verts, debout, dignes, se tournant vers le soleil. Flamboyant. La population fait comme elle, elle se tourne vers le soleil. Et les nuages ronds voguent entre les orages. Spectaculaires. Les enseignes des villes datent encore du Soviet, les Ladas roulent toujours, fumée bleue… Les Volgas aussi.

Kiev. Et la rue de l’académicien Yangel, la rue de la chapelle. Elle est ouverte. En moins de trois semaines… Fou ce qu’un type doit avoir comme argent à blanchir.

On entre.
Les icônes frais peints.
Le service liturgique.

Dehors, sur le mur, une plaque commémorative.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

CETTE CHAPELLE A ÉTÉ ÉRIGÉE EN L’HONNEUR DES ÉTUDIANTS BRUTALISÉS
ET DES MORTS DE MAÏDAN.

 

LA MÉMOIRE (AUJOURD'HUI)

Se souvenir de quoi?
Des soviets? De la révolution orange? De l’espoir? De Vitali?
Se souvenir que demain est un pays?

Une scène de procession religieuse…
Musique de cloches…
Une scène de BBQ ukrainien à la Tchekhov… Là où l’invasion, les armes nucléaires et la guerre froide à pierre fendre n’a pas réussi, les USA l’ont gagnée avec les boulettes à burgers.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Malaysia Airlines
Des équipes ratissent les lieux
Retrouvent les corps
298 personnes à bord
La guerre
Le travail
Bain de sang à Rafah
Gaza vole en éclats
L’Ukraine sombre
Le Donbass explose
Les nouvelles internationales prennent le dessus sur la petite histoire
Et les peines d’amour sont relayées après les sports.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

KIEV (LE DNIEPR COULE DE PLAISIR…)

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

On t’appelait la perle verte des Soviets. Derrière le réalisme soviétique et les nouvelles chaînes de fast food, les amoureux se tiennent par la main. Ils s’embrassent dans tes rues, au coin des parcs, dans tes métros 1 000 pieds sous terre, sous tes nuages d’orages flamboyants. Tes gens s’accumulent dans les immenses blocs d’habitations qui poussent partout, nulle part, poulaillers sans fin, vestiges d’un autre régime qui continuent de pousser. Personne n’a averti le béton de la chute du mur. Alors les blocs d’habitations poussent comme les champignons. À leurs pieds, les utopies des siècles se mirent dans les flaques laissées par la pluie qui s’acharne dans le soleil couchant. Ta jeunesse grandit en ce pays à la démographie en chute, 52 millions d’habitants en 1993, 46 millions en 2010. Où sont passés les 6 autres millions? Tirés par les snipers? Vendus sur les marchés boursiers, trafiqués dans les bordels virtuels ou pas? Ceux qui restent s’embrassent, boivent, dansent… Comment faire autre chose que dévorer la vie quand, dans le sang, coule encore la faim de l’Holodomor? Comment vouloir autre chose que danser quand le chant des fusils résonne encore une fois au loin? Comment cesser de s’embrasser quand l’écoute systématisée a enfin cessé?

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Kiev la belle, donne à boire à cette génération qui veut aimer. Donne espoir à ces étudiants matraqués. Tes femmes sont magnifiques… Arrête de les vendre au libre marché des trafics et des trafiquants d’armes. Elles sont descendues dans tes rues elles aussi… Tous ont bâti les barricades de glaces, ces barricades qui fondent le printemps venu. Ensemble, ils ont chanté ta gloire, à 30 sous zéro, sous les balles et l’indifférence, et ils ont gagné. Ils se sont aimés face aux berkouts, ils se sont embrassés dans les lacrymogènes et les tirs des snipers, et depuis, ils ne veulent plus arrêter. Ni de s’embrasser ni d’espérer. On leur avait tout volé, même leurs révolutions… Sois fier d’eux. Traite-les avec beauté. Ne massacre pas leurs rêves, ne les vends pas à l’économie du désastre, ne capitalise pas la guerre de l’Est pour vendre les industries et égorger le ventre du pays, ne le livre pas aux vautours de la finance. Ils baisent derrière les murs des poulaillers humains et c’est beau. Et même si leur tendresse à la chaleur de la porno intériorisée, ils cherchent à aimer. Donne-leur le courage d’élever les nouveau-nés.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Et toi, la dame au couteau, immense statue de métal qui trône sur la ville, monument du réalisme social à deux balles, toi, que certains appellent la mère patrie, veille sur eux. Le pays est à vendre. Les Ladas rouillent, les Volgas se font dépasser par les Ford Cherokee aux vitres teintées. La nouvelle invasion vient des marchés. Elle crèvera le filet social, elle abandonnera les vieux dans la rue, elle les fera mendier, vendre des bibelots, les souvenirs de famille, les fleurs des champs. Pourquoi perpétuellement abandonner les populations aux gladiateurs du commerce et de la privatisation? Ils ne veulent que cultiver, baiser, tremper leur pain dans le gras de porc fondu, goûter l’aneth des cornichons, boire la vodka d’un trait, rire, avaler le hareng mariné, les feuilles de chou farcies, boire encore la vodka d’un trait, et faire la sieste le dimanche.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Alors, toi, femme de métal au regard vers le large, mère de la patrie d’une autre époque, d’un autre régime, protège-les des régimes et laisse-les baiser. Et que les 125 anges ne soient pas morts pour rien. On meurt toujours pour rien, mais qu’ils puissent encore prétendre trouver un sens derrière le sang. Ils veulent regarder au loin eux aussi. Ils ne veulent plus être le terrain de jeu des autres, ne plus tchernobyliser leurs sociétés, laisse-les négocier avec l’illusion démocratique et le capitalisme sauvage, avec l’obésité des orges de fast food, ce sera mieux que l’impérialisme eurasiatique et la boulimie insatiable des oligarques, des ours homophobes et des néofascistes olympiques, de ces ogres en Mercedes qui mangent les filles. Déjà que le pays se transforme en une terre où il pleut des avions…

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

Un autre monument de béton anachronique : l’arc-en-ciel des nations… À ses pieds, un parc d’attractions, tournent des autos-tamponneuses multicolores. Des enfants jouent, rient. Un nouveau karaoké résonne un peu plus loin. Tes parcs, tes monuments, tes édifices sans fin et ces autres retailles de la faucille et du marteau, tout ça t’habite, t’habille. Ces vestiges des vieux régimes pourront-il contrebalancer l’Hydropark, ce camp de musculature de fortune à ciel ouvert, et le mégamarché bolchevik? Pourra-t-il contrebalancer la tentation de se goinfrer comme des ogres dans les buffets à volonté du capitalisme roi? Tes plages se languissent au centre-ville, tes pêcheurs en treillis militaires regardent les nuages dans le fleuve, ils boivent la vodka d’un trait, ils boivent la beauté des femmes, ils boivent d’un trait leurs jambes qui n’en finissent plus, leur sourire pudique, et ce réflexe soviétique qu’elles ont de garder le visage fermé. Bientôt, elles poufferont de rire, parce que la vie reprend ses droits, qu’elle repousse à Prypiat. Parce que les gens veulent vivre. Parce qu’ils existent. Et qu’ils désapprennent la délation. Ils désapprennent la faim.

Alors, donne-leur le choix.
Donnons-nous le choix.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

SOIRÉE D’HIVER (BOIS UN TROISIÈME VERRE SINON TES YEUX VONT TOMBER PAR EN ARRIÈRE)

La résignation. Cette petite lueur qui habite un peuple, qui l’habille en attendant la fin de l’hiver, la fin du régime, la fin de la famine, des exécutions, de la délation et des goulags sans nom.

La résignation. Cette petite lueur qui éclaire ton cœur, qui traverse nos pleurs. On s’aime sans le dire, on se sert l’un contre l’autre, on chante une chanson… Des jours viendront où nous serons heureux. Ils doivent venir. Pour nos enfants. Pour les enfants de nos enfants. Ils viendront. Alors on boit la vodka d’un trait. En silence. On ressert les verres, et on boit encore, en attendant.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros

On ne dit rien. On attend. On aime un peu, mais l’amour, c’est comme la vie, c’est pour d’autres… Alors on attend. On fait peut-être des enfants.
En attendant, la douleur sourde…
Et le silence entre les chansons.
Et la vodka, d’un trait.

Ouvre une autre bouteille.

Ukraine, 2014 © Philippe Ducros