Le fossé de mon ami Roger

© photos – Corine De Repentigny, 2018

 

L’environnement s’invite au parlement

 

10 novembre 2018

 

À l’automne 2014, on s’est retrouvé ici, à Cacouna, ma blonde et moi, à manifester comme aujourd’hui. On défendait à l’époque le vrai bon sens et la pouponnière de bélugas menacés par des gens qui voulaient faire passer 1,1 millions de barils de pétrole par jour, là, devant. Cette fois-là, on a gagné, ne l’oublions pas, ils ne sont pas passés.

Le lendemain, ma blonde et moi, on faisait une offre à St-André-de-Kamouraska. Là, au cœur de la beauté, on s’est fait un clan, là, on a conçu nos deux filles, là, on a un peu réappris à vivre. Parce que ce n’est pas simple, vivre de nos jours. Honnêtement, ça manque trop souvent cruellement de beauté. C’est important, la beauté. Ça aide à respirer.

Aujourd’hui, je suis ici, parce que je crois qu’il faut plus que jamais la défendre, cette beauté. Et on n’est pas les seuls à le dire, les plus grands scientifiques disent qu’on a deux ans pour faire quelque chose, que 60 % des animaux sauvages ont disparu depuis que je suis venu au monde. Et je ne suis pas si vieux.

Ils ne sont pas seuls, les scientifiques à dire que ça ne va plus. Mon ami Roger aussi, me racontait que cet été, le fossé sur sa terre était à sec. Roger, c’est un vrai. Il a des mains comme des tracteurs, et le cœur sur la main. Il est né pas trop loin d’ici, à St-André, dans la même maison où il habite encore. Jamais, depuis qu’il est né, le fossé chez lui avait été sec. Et il me dit que c’était pareil cet été chez les autres agriculteurs, partout à la ronde. Tout était sec. Donc cet hiver, il n’y a pas de paille et le foin est cher. Si ça continue, qu’est-ce qu’elles vont manger, mes filles ? Comment elles vont apprendre à vivre, elles?

Alors oui, je m’engage à faire tout ce que je peux. Pas à être parfait, pas à marcher sur les eaux, de toute façon, il y en a plus dans le fossé de mon ami Roger, pas à me changer en super-héros dans une cabine téléphonique sale. Juste à faire de mon mieux, à faire plus. Mais je sais que ça ne sera pas assez. Je suis ici aujourd’hui aussi pour forcer les portes du parlement. Parce que je ne peux pas donner à boire au fossé de mon ami Roger tout seul, je ne peux pas protéger seul les bélugas, je ne peux pas donner le gout de vivre à mes filles seul. Le fossé est trop grand entre l’industrie et moi. Notre dépendance au pétrole est trop grande. Il faut des lois. Il faut des mouvements de société, il faut un changement de cap, et pour ça, il faut un capitaine qui veuille naviguer dans les eaux troubles de cette menace climatique et nous mener à bon port, comme ces capitaines qui montent à bord des gros cargos aux Escoumins, pas loin d’ici, parce que les eaux du fleuve sont trop périlleuses. La science est claire, l’époque est périlleuse. Mais la science dit aussi qu’on peut changer de cap et éviter que la Terre soit à broïl, on peut changer de cap tout en préservant une vitalité économique, et on a les moyens de changer de cap. Ce qu’on ne peut pas, c’est continuer à creuser le fossé. Il est temps de penser aux sept prochaines générations comme nous l’apprennent les Premières Nations qui habitent depuis toujours ce vaste territoire non cédé, rappelons-le, qui nous guide de sa beauté. Il faut protéger les pruniers, les carpes, les carburons, les bélugas, l’immensité, l’espoir de mes filles et de leurs enfants, et l’eau du fossé de mon ami Roger.

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