Nitassinan (2015)

« À l’hiver 2015, j’ai décidé d’aller voir. Avec l’intuition qu’à travers eux, je comprendrais mieux. Je comprendrais ce qui se passe derrière le paysage de notre modernité, derrière les pipelines qu’on veut greffer à ses veines, ce pétrole qu’on s’injecte et cette mémoire qu’on coupe à blanc. Comprendre aussi un peu l’épuisement où m’ont plongé mes semaines de quatre-vingts heures, cet esclavage moderne que je me suis moi-même imposé. Moi en tant que peuple, moi en tant qu’artiste. Moi en tant qu’homme défriché, miné, vidé de ses réserves. En tant qu’homme colonisé. »

Extrait de La cartomancie du territoire.

Bref, en parallèle à mes voyages aux quatre coins du globe, je tente de connaitre ces voisins qui semblent si loin… Pourquoi sommes-nous si isolés les uns des autres ? Notre pays est immense, on ne se doute pas à quel point. J’y ai vu le déracinement, les jeunes errant la nuit dans leur cuisine, les suicides et la détresse muette. Comme à chaque fois, j’ai écrit des carnets. Cette fois-ci j’en ai directement tiré une pièce, La cartomancie du territoire. La pièce est éditée à Atelier 10. La majorité des carnets se retrouve dans ce texte. Mais voici quelques extras…

À TOUTES MES RELATIONS

L’Occident et son capitalisme n’ont jamais trop aimé les nomades. Les Premières Nations le savent et en ont durement payé le prix. Or, je me reconnais en ce nomadisme. Je n’ai pas eu la chance d’aller dans les écoles d’art, dans les studios de maitres. J’ai plutôt voyagé. Je dis la chance parce que ces droits chemins procurent un vernis, un réseau, une structure, en plus de donner un gage de qualité. Pourtant l’homme que je suis, l’artiste que je suis, n’arrivaient pas à fonctionner dans ces cadres, dans ces souliers vernis. Je me suis donc formé sur les routes, seul, en ces chambres d’hôtels au tapis brulé, au petit savon emballé. Ce chemin m’a mené toujours un peu plus loin… J’en suis revenu chaque fois un peu plus étranger à mon milieu. Ces voyages ont fait de moi un homme hanté, ténébreux même diront certains. À moins que ça ne soient ces ténèbres qui m’y aient mené. J’ai écrit, suite à ces voyages, des pièces qui se sont révélées salvatrices pour moi, qui m’ont aidé à retrouver le sommeil. J’avais, grâce à elles, le sentiment que mon chemin était porteur de sens, que j’avais un rôle : j’étais le témoin, un passeur de réalités d’un versant à l’autre du spectre économique.

Or, peu à peu, jour après jour, j’assiste au démantèlement de la solidarité intrinsèque au « modèle québécois ». Peu à peu, je suis témoin de l’exploitation radicale du sol et du sous-sol chez nous, témoin du chacun pour soi qui vient automatiquement avec le sabotage de l’austérité, de la précarité croissante des gens que j’aime. Peu à peu, au retour de mes errances, je me suis mis à ne plus reconnaître la quiétude de notre coin de Terre. J’ai donc commencé à ressentir le besoin de tourner mon regard vers notre propre aliénation. Peut-être aussi parce qu’en 2014 j’ai eu un coup de fatigue. Un peu sur les genoux, je cherchais réconfort en regardant le grandiose de nos horizons. Malheureusement, je n’arrivais qu’à voir la menace. Les minières, les pétrolières et les forestières, sont en train de reproduire chez nous la césarienne forcée de la RDC telle que racontée dans La porte du non-retour. Ne me sentant nulle part chez-moi, j’ai donc tenté, tant bien que mal, de faire des liens, de comprendre. Pour y arriver, je me suis tourné vers ceux qu’on tente d’ignorer, les Premières Nations, qui vivent en un tiers monde imposé au cœur même de ce paysage que j’aime tant. Serait-ce encore tabou que de définir notre responsabilité devant la désolation de certaines réserves? Devant l’absence de sens et l’errance mentale et physique dont elles ont hérité et de laquelle elles tentent d’émerger ?

J’ai donc entrepris de sillonner le territoire des 11 nations du Québec comme je l’avais fait pour mes projets en Palestine, en Israël, en République démocratique du Congo et ailleurs. J’ai voulu aller à la rencontre de ces gens qu’on ignore mais qui sont les descendants du sol sur lequel on vit, ce sol que l’on piétine, que l’on pille. Ceux qu’on appelait sauvages, qu’on kidnappait vers les pensionnats où sommeillait l’horreur la plus noire. Pourquoi sommes-nous si isolés les uns des autres ? J’y ai vu le déracinement, les jeunes errant la nuit dans leur cuisine, les suicides et la détresse muette, c’est vrai. Mais à regarder comment les Premières Nations réussissent à se relever des blessures du colonialisme, il me semble possible de trouver des pistes pour identifier certains aspects de mes propres aliénations pour ensuite tenter de les guérir, tenter de sortir moi-même du legs générationnel de ces aliénations.

J’ai tiré de ces séjours, comme à mon habitude, un carnet de voyage qui dresse un bilan intime de ces recherches. Ces carnets me servent depuis toujours de matière première à l’écriture de mes pièces. S’y retrouvent déjà des thématiques, une cosmogonie, et quelques courants de pensée qui feront partie de mon écriture en cours. Ces carnets sont l’épine dorsale de La cartomancie du territoire.

Je tiens à remercier tout ceux qui ont bien accepté de me conter leurs histoires, de partager un café le temps d’une rencontre. Il n’est pas facile de remonter la rivière de nos souvenirs surtout lorsque les remous de l’Histoire sont si forts. Merci de votre confiance et de votre générosité. J’ai beaucoup appris à vous écouter.

Un merci particulier à Evelyne St-Onge et à Philippe McKenzie… Il faisait vraiment froid, à l’hiver 2015. Vous m’avez invité chez vous, m’avez ouvert votre porte et vos cœurs de façon si chaleureuse, si spontanée… Votre amitié m’est vraiment précieuse.

M’st no’gmaq disent les Mi’gmaqs à la fin de leurs cérémonies pour remercier leurs ancêtres et leurs relations… Ce texte, La cartomancie du territoire, a quelque chose de cérémonial pour moi. Alors je finirai en disant à mon tour m’st no’gmaq… À toutes mes relations.