Les lanceurs de pierres (Palestine – 2005, 2006, 2009)

À la main de Fatma, les doigts ne sont pas tous de la même longueur.

« Presque comme une erreur, des fois, le chemin qu’on prend dans la vie nous change complètement. Sans vraiment qu’on s’y attende. En tout cas, pas comme ça, pas autant que ça. Ma route m’a mené jusqu’ici, en Palestine, en pleine occupation. C’est mon choix, c’est sûr. Mais qu’est-ce qui nous pousse sur les routes? Qu’est-ce qui nous dirige vers un endroit comme la Palestine au lieu d’aller sur les plages du Mexique? Qu’est-ce qui fait qu’on prend l’avion, qu’on plonge dans la tristesse, l’épuisement, qu’on fait face à la nature même du désespoir et qu’on change de vie? Il serait facile d’avoir des réponses toutes faites, de parler du réel sentiment de responsabilité, du désir insatiable de justice et de vérité, de compassion et d’humanité… Ce serait vrai. C’est vrai. Mais n’y a-t-il pas quelque chose d’autre qui nous y pousse? Une rencontre toujours plus profonde avec soi? Toujours plus extrême? Une rencontre avec toutes les facettes de l’homme en nous, du monstre à l’ange, avec tous nos destins possibles. C’est vrai, ça aussi. Et si c’est soi que l’on rencontre sur ces routes, c’est que ceux qu’on y croise, ceux qui y vivent, deviennent peu à peu nous. C’est qu’au fond, ils sont nous, ils sont moi.

J’ai donc pris l’avion. Deux même. Dans le sens de rotation de la Terre. Sachant très bien que revenir allait être à contresens. J’étais déjà allé à Beyrouth, dans les camps du Liban, dans ses discothèques et sur ses autoroutes. J’avais aussi traversé la frontière vers Damas et monté le minaret de la mosquée des Omeyyades d’Alep. J’ai encore plein d’amis là-bas. J’avais déjà voyagé. Mais rien ne peut préparer à ce qu’implique l’occupation. On ne peut pas la lire, on ne peut pas la regarder au cinéma, on ne peut pas l’imaginer. Et la colère, le désespoir sont montés en moi, malgré moi; la violence quotidienne a fait bouillir mon sang et j’ai vu rouge. Mes mots sont devenus durs, mon regard explosif. À l’ombre des monstres et de l’oppression, à l’ombre du mur, le monde est laid. Je ne veux pas peser mes mots. La fin du monde existe tous les jours. Qui est responsable? Les manipulateurs de désespoirs, la drill des mégaphones et les corrompus ont leur part, c’est sûr. Et le droit à la défense est indéniable. Mais mes mots sont lourds, parce qu’il y a deux poids, deux mesures; mais il n’y a qu’un occupant et un occupé. Et parce que le silence règne. Il faut dire la violence de l’occupation. Il faut dire le crime ignoble de ses colonies, le désespoir planifié.

Il faut dire. »

Extrait des Lanceurs de pierres, carnet de voyage de Philippe Ducros.

Je suis allé trois fois en Palestine et en Israël. J’en suis revenu chaque fois bouleversé, révolté. J’y étais en 2009 lors de l’Opération plomb durci qu’Israël a lancé contre Gaza. J’y ai compris que l’horreur ne rentre pas dans un écran de télé. L’occupation est une machine à broyer indescriptible. Et elle dévore aux yeux de tous. Ce festin macabre, nous l’acceptons. Lors de ces voyages, je voulais parler des hommes mais ce sont les monstres qui font l’histoire. Les hommes ne sont que les virgules, les accents. J’ai pourtant voulu désespérément m’accrocher à cette humanité, aux gens, à l’odeur de leurs plats et à la saveur de leurs rêves déchus. C’est cette humanité que j’ai voulu présenter à travers ces carnets et ces photos. Les carnets sur la Palestine et Israël ont été publiés chez Lansman avec certaines de ces photos. À la même époque, je suis aussi allé dans les camps de réfugiés palestiniens du Liban et de la Syrie, j’ai aussi écrit des carnets. Voici donc quelques extras.

« Derrière les cadres et les couleurs, il y a les gens. Derrière les guerres, les horreurs, ils sont là. Derrière les statistiques, les traités et les nouvelles de 6 heures, ils existent, aiment, rêvent et rient même. Ils la vivent, l’occupation, ils font face avec leur sang, leurs pleurs et leurs âmes à la machine de l’oppression, à son ampleur insensée, à sa violence innommable. Derrière les checkpoints, derrière l’omniprésence vampirique des colonies, derrière le mur, derrière les barbus et les gradés, il y a eux. Ces photos et ces carnets ne sont que des fenêtres, des instants qui continuent de vivre, de battre, de se battre… En ce moment, de nouvelles affiches sont imprimées; en ce moment, des martyrs tombent, des enfances sont dévorées. Ce soir, quand on se couchera, le mur lui, sera encore debout.

Ces fenêtres, ces mots, ces images, parlent de nous. De l’humain en nous. Celui qui se tient debout, dos au mur, et qui regarde droit dans les yeux de la Terre et de ses ombres, celui qui cherche à voir. Se fermer les yeux, c’est accepter. Il faut voir. Il faut dire et il faut chercher à espérer. »