Systèmes polaires (Kangirsujuaq, Nunavik – 2004)

En septembre 2004, quelques semaines avant que j’entreprenne mon premier de 6 voyages au Moyen-Orient autour de la création du spectacle L’affiche, je suis allé au Nunavik, à Kangirsujuaq, écrire. Je voulais rencontrer les Inuit qui habitent ces climats extrêmes, si souvent aux limites de la Terre et de l’endurable. Je voulais savoir comment, en ces lieux, vivent avec la mort.

J’ai donc pris deux avions, le premier vers Kuujjuaq et un deuxième vers l’ouest, vers le 5ème village, Kangirsujuaq. Le prix du billet était deux fois plus élevé qu’un aller-retour vers la Chine. Et pourtant, je ne quittais même pas ma province… À ce que je croyais. Après plus d’une semaine à errer dans la toundra, à réapprendre le rythme du temps, en haut d’une montagne sans arbres j’ai vu un drapeau du Québec. Mon étonnement n’aurait pas plus être plus grand.

Le jour de mon retour, l’avion ne s’est pas posé à cause d’un blizzard de neige. En septembre.   

LE BOUT DU MONDE

Kangirsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Le bout du monde c’est peut-être ici. Mêmes les arbres ont disparu. Mêmes les mouches sont faibles. Ne reste que l’eau, le vide, la pierre et l’immensité. Et quelques hommes. Coincés entre l’âge de pierre et celui du diesel.

Le bout du monde,c’est peut-être ici. Une journée de pluie, nulle part, près de zéro, à aimer une absence, une colère, une autre solitude. Même les routes ne viennent pas jusqu’ici. Même les satellites. Et les avions ont du mal à se poser. Et les souvenirs s’érodent avec le vent.

La fin du monde c’est peut-être ça, ce sabotage, ce doute constant, cette peur. J’ai planté mon camp nulle part, en une contré sans fleur et sans peau, sans chaleur et sans propos. Je te laisse au Sud, en ville, sans savoir ce que je laisse… Une amante? Une amoureuse? Un exil.

Kangirsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

L’avion s’est posé à Kangirsujuaq. J’y suis débarqué. Je dépose mon sac dans cette chambre sans meuble, à l’exception d’un matelas simple en mousse dans un coin. Une seule image épinglée au mur. Une photo de Jérusalem, le Dôme du Rocher. L’icône d’un dieu cloué, le prophète de ces nouveaux cultes du baptême à immersion totale si populaire dans le Grand Nord.

Mon immersion sera totale. Et le recul absolu. La terre est élastique. Certaines distances se rapprochent, d’autres non. Certains hommes se rapprochent d’autres non. Certains couples se rapprochent, d’autres oscillent entre le reproche et l’orgasme. La fin du monde c’est peut-être ici, en ces corps qui se caressent par routine mais qui ne se parlent plus des yeux, qui n’ont rien à se dire. La sueur ne se mélange plus. Chacun reste chez soi, de son côté du lit. À fermer la lumière à différentes heures.

C’est peut-être ça, le lieu où vivent les monstres. Ce côté d’un lit froid, où naissent l’aigreur et la fatigue. Ce lieu au fond du malaise qui rend l’inaction pesante. Et qui fige. La fin du monde. Là où vivent les monstres… Les seuls monstres que je vois ici sont ceux que j’ai emmenés avec moi.

Kangirsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

WAKEHAM BAY

Kangirsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Wakeham Bay. Là où les routes sont mortes depuis longtemps, là où elles n’ont jamais eu le courage de monter, ni l’économie; là où les arbres n’ont jamais mis le pied; là où les nouvelles maisons tremblent dans le vent et l’immensité; là où les hommes ont le silence gêné de ceux qui côtoient l’éternité. Wakeham Bay, bouchée mangée par les esprits de la toundra… Les blancs ont kidnappé les enfants vers l’école. Les parents ont suivi. Ils ont rassemblé pour la première fois leur camp autour du mini clocher. Et les villages sont nés.

Wakeham Bay. Terre couverte d’os en été et du linceul blanc en hiver. Il dure longtemps l’hiver, ici. Wakeham Bay, terre de l’abstraction surréelle du lichen multicolore, poudré de flocons. Terre de pierre, du silence d’avant le temps, couvert de la rumeur des 4 roues et de l’Inuk moderne aux lunettes fumées. Les hommes d’ici ont 4 pneus pour jambes et ne peuvent plus traverser le village sans gazoline. Ici la gazoline sert beaucoup, son odeur se fait sentir jusque dans les jeux des adolescents. Le Père Dion, 50 ans dans le Nord, a perdu sa concession Honda. Il ne vendait pas assez agressivement.

4 roues

3 églises

Full gospel Church

3 clous

Praise the White god

No trees grow here

Only crosses

Gold dust falling

On white paper bible

Holy warriors

Bible readings

Holy greetings

Cheap paradise

Pubic mass

Virtual preachers made in USA s

Spirits don’t roam the white wilderness anymore.

White beluga skin sick

Holy breast BPC milk

Halleluiah.

Kangirsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Ici, à l’école du village, il y a une fillette de 12 ans qui attend un bébé. Il y a un quota de 15 bélugas pour la communauté. Et une piscine chauffée.

On dit que l’histoire commence avec l’écriture. Or ici, c’est un révérend qui a introduit les caractères écrits, pour convertir. L’âge de pierre affute encore les cœurs et la tradition orale sculpte la mémoire d’avant les blancs, avant qu’ils viennent nous dire comment on vit. Peuple à l’alphabet hand made, plein de triangles et de cercles qui ne servent à rien, d’angles mathématiques à une terre sans frontière, ronde comme la chair, vive comme l’œil du chasseur. Si l’âge de pierre affute encore les yeux, l’âge du diesel enfume les nez. Tout pour s’étourdir. La colle, la gazoline, la vodka à 70 $ la bouteille si l’avion veut se poser et la neige en petit sachet qui coute la peau des animaux… L’ère glaciaire est recommencée, tout le monde est gelé.

Un ours polaire tourne sur lui-même au dépotoir, plus besoin de parcourir la banquise, l’odeur de la peur s’est glissée dans ses narines avec la saveur des déchets.

Chiens noyés…

Skidoos rouillés se décomposant près des cercueils à ciel ouvert…

Peaux tannées sur le toit des camps…

La marée des comptes et des factures monte. S’il faut garder trop longtemps la ligne pour conserver ma priorité d’appel, je vais quitter le village pour aller vivre là où vous ne pourrez plus me recenser.

Eskimo man eat meat.

He knows how to live outside of your cities, no worries.

Un milliard de lacs dont un d’eau usée, un milliard de baies dont une habitée. Kangiqsujuaq. La très grande baie. Terre sculptée dans la pierre à savon avec le soleil coincé qui ne tourne pas rond et qui ne se couche jamais deux fois au même endroit. Ici, les saisons mastiquent le temps à leur façon. Ici, les jours peuvent avoir trois mois, les vieillards ont quarante-cinq ans, le prochain avion se posera quand le vent voudra. Ici, les maisons sont sur pilotis, la terre gelée n’accepte pas les fondations.

Il y a un loup au bout de la plage. Et une meute dans les yeux des chiens sans nom qu’on n’a jamais civilisés. Ici, il n’y a pas si longtemps, les chiens ont rougi la glace de la baie de leur sang. Alors on a mis leurs médailles aux hommes. Les fonctionnaires ne savent que numéroter.

Kangirsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Kangirsujuaq. Petit flocon humble emprunté à la beauté où quelques-uns vivent entre la pierre et la modernité. Le temps avance à un autre rythme. Les gens savent lire le vol des oies blanches et l’épaisseur de la glace. Ils ont un congélateur où les chasseurs déposent leur chasse. Tous peuvent se servir. Gratuitement. Personne n’a faim aux frontières du monde. Ils mangent des festins simples, en groupe, à n’importe quelle heure, à terre, à côté de la table, sur le prélart blanc du plancher de la cuisine. Avec le ullu ils mangent de la viande congelée trempée dans l’huile de béluga. De la viande crue.

Ils ne veulent pas partir. Ils ne veulent pas descendre vivre au sud. Ils ne veulent pas immigrer. La migration, ils l’ont dans le sang. Elle a ce goût de viande congelée que l’on mange crue, en communauté, sur le plancher de la cuisine, sur le toit du monde. Ils sont à l’extérieur du monde.

Ici.

À Kangirsujuaq.

L'ERRANCE

Kangirsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Les chiens ici sont coincés entre l’errance des loups et la chaine des civilisations. Les traineaux aujourd’hui sont remplis des bouteilles à la mer de l’ère nouvelle. Les chiens n’ont rien du tapis ou de l’hystérie des eunuques domestiqués du sud. Ils ne sont pas domestiques. Ils ont les crocs fendus sur des os et du sang à lécher. Ils ne font pas le beau, ne donnent pas la patte. Ils trainent derrière eux la mémoire d’un peuple déguisé en bête, aux yeux rieurs et à la peau fendue par le froid. Ils trainent le visage de leurs maitres, tatoué d’histoires que personne jamais n’aura écrites. Un peuple qui dégèle comme le pergélisol. Et si les gens mangent encore en cercle à terre sur le plancher en tuile blanche de la cuisine, s’ils mangent encore la chasse commune crue et congelée en riant et en trempant leur joie dans l’huile, ils ont aussi, tard la nuit, des hommes errants sur le même prélart, dans les cuisines à la dérive, à un continent de tout. Et le prélart devient froid, et les murs sans fin.

Les chiens errent au bout de leurs chaines, à un lancer de pierre de la préhistoire, oubliés. Les hommes errent dans les cuisines, nomades sans territoire, cloués comme leur nouveau dieu. Les derniers nomades sont en train de s’assoir. Ils errent dans le village en 4 roues. Ils errent dans leurs souvenirs tard le soir quand le soleil ne se couche plus; ils errent à la recherche d’une migration, leur sang coule vers d’autres territoires mais ils ne savent plus sortir. Ils entendent l’appel mais ne savent plus répondre. Ils tournent en rond, errent en eux-mêmes. Ils ont l’anonymat des alcooliques et l’errance des suicidés.

Kangirsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Les hommes ne mangent pas de chien. Ils mangent l’œil de la baleine, la moelle du caribou et la cervelle de l’oie, mais de chien, de mémoire d’homme, non. Ou en dernier recours, signe ultime de la famine, juste avant le cannibalisme. C’est un roi contesté, l’ami fouetté, détrôné, civilisé.

À l’époque du skidoo, le chien mange trop. Lorsqu’ils retroussent les babines, lorsqu’ils montrent leurs crocs aux employés de la baie d’Hudson, la saison de chasse s’ouvre. 20 $ la tête. 4 chiens pour une bouteille de vodka.

AA

Kangirsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

MISIRAK

Kangirsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Le cœur des baleines est aussi gros que la Terre. Dans leur oeil globuleux se cache l’éternité, les secrets du silence. Les Inuits le mangent cru. Debout. Les scientifiques, eux, le congèlent et le coupent ensuite en lamelles pour y lire l’âge du cétacé comme dans les stries d’un arbre géant. Des fois, elles ont 200 ans. Elles sillonnent l’océan Arctique en un silence musical, orchestre immense et tranquille d’ultrasons qui chantent en chœurs les mots inconscients du cœur et de la solitude. Elles sont calmes, les baleines. Et de leur nez, les dauphins savent remonter à la surface les mammifères humains en train de couler. Et de leurs immensités douces, les baleines savent remonter à la surface l’humanité en train de les regarder.

Lorsque je suis seul et que mon lit est à la dérive sur les eaux froides de ma débâcle, sous la pluie des regrets, je m’imagine entre les ventricules d’une baleine bleue, à la dérive des battements, bercé par les coups de queues des concierges de l’océan. Elles ont vu les sous-marins des guerres froides, les pétroliers éventrés sur les côtes flottantes et la marée noire des albatros. Elles ont vu les traversées en solitaire des océans et le suicide endémique sous les ponts des grandes villes sombres. Elles ont vu l’homme se répandre jusqu’aux confins des continents à la dérive.

Le quota est clair : pour le village de Kangiqsujuaq, 15 bélugas par année à se partager. Sinon les troupeaux vont s’éteindre. Leur peau est blanche, épaisse. Ils la congèlent. On la découpe avec le ullu, le couteau inuit en forme de lune. Y reste encore un peu de gras, un peu de chair. Et le gout est fort. Trop fort pour les blancs. Les baleines polaires, la tendresse fait chair, l’œil gros comme la terre, le cœur débordant de douleur à en faire monter le niveau des océans.

Dans leur gras, il y a le remède du scorbut. On y trouve la vitamine C. Les peuples sans lettres, qui empruntent à la vie un territoire de neige au nord de mon pays, en mastiquent la peau pour garder leurs dents attachées. On y trouve la santé, les vitamines, des potagers complets entre la peau et le muscle. Ils le mangent cru, congelé, fermenté, bouilli, frit et séché. On en fait une sauce. Misirak. Du gras de béluga fermenté et liquéfié. Ils en raffolent. Comme les alcooliques raffolent des petites filles aux seins qui percent la neige.

Mais l’océan est aussi porteur de marées gluantes, de diesel full leaded, et des gaz issus de l’incinération des dollars. Les marées transportent alors les résidus toxiques jusqu’aux migrations des cétacés. Jusque dans la graisse des troupeaux de bélugas blancs. Jusque dans leur peau. Et le gras des mammifères est contaminé. Et les filles devenues femmes trop tôt, qui transportent encore leur poupon sur leur dos au chaud dans un repli du manteau, trempent leur viande crue dans le gras cancérigène comme les autres. Elles font de leurs seins des sols irradiés. Et le lait a le cancer des tueurs et des tumeurs, le cancer des centrales nucléaires. Même ici où les routes ne se rendent pas. Même ici où les arbres ne se rendent pas. Où les baleines viennent passer leurs étés. Même ici. La pollution est arrivée avant les routes et le confort. Avant les docteurs. Avant l’autonomie.

Kangirsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Les femmes de 12 ans qui accouchent dans les gymnases municipaux ont les seins attirants et radioactifs.

Les seins des femmes ont été de touts temps et de touts lieux un refuge contre les crimes de guerres et les génocides camouflés, un igloo chaud pour les hommes frigorifiés. Une ode à la beauté de la toundra et des grands glaciers. Lorsqu’on a importé les chiffres, les alphabets, les Skidoos, l’alcool et l’odeur du pétrole dans les narines des adolescents; lorsqu’on a vendu les baptêmes à immersion totale et les piscines chauffées, on a importé aussi les épidémies de variole et de tuberculose et les alcooliques anonymes. 6 mois au plus qu’il est conseillé aux femmes Tchernobyl aux yeux bridés d’allaiter. 6 mois. Même pas la durée de l’hiver. 6 mois, la durée d’une nuit au pôle Nord.

Kangirsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

 

KITCHEN MAZE

Is it a bottle or a bullet?

There is a black hole in my heart

The pressure is strong

To put my mind on a scale

A black hole in my skull

It is too cold

Minus 273 degrees

White out

No sun

No words

Kitchen maze

I am a lost bullet

Or is it an empty bottle?

Lost at sea

Kitchen floor white and cold

Is it a bullet or a bottle?

A needle or a gun?

A shooter?

Never mind I shoot

I lost my mind I shoot

I love you

Heart failure

Headache

Late kitchen gaze

Northern light scalp

Clue my heart back

I roam

Gasoline

Glue stick

I hit the walls

can’t walk straight

can’t think straight

I can’t shoot

Black hole

White out

Anonymous

LA LIGNE DES ARBRES

Kangirsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

J’ai tué mon premier caribou à 17 ans. Certains disent qu’à l’époque les trois grands troupeaux ne franchissaient jamais la limite des arbres. Alors pour la chasse on partait des mois. Les grands troupeaux, celui de la rivière George, celui de la rivière aux Feuilles et celui des monts Torngat, des centaines de milliers de caribous en migration, en communion. La base même de notre alimentation. Tout se mange, l’œil, le foie, l’estomac. On avait pris 7 chiens jusqu’à la rivière Kuujjuuaq, une nuit en igloo et le lendemain les arbres à portée de tir. Cette année-là, j’ai été le premier à tuer, à boire le sang de la bête. Les gens de la région étaient impressionnés. J’ai mangé le foie. Cru. La nuit venue, pour chauffer mon camp, j’ai coupé les mauvais arbres. Moi, je ne connais pas les arbres. Ils ont ri de moi. Mais je restais fier, nos ventres étaient remplis. 2 mois nous sommes restés. À deux jours de traineaux.

Sur les flancs de la baie d’Hudson se tient dressé le village d’Inukjuak. Inukjuak, ça veut dire le géant. J’y suis allé à 14 ans. Avec les chiens. C’était mon premier voyage en solitaire. Je suis parti de Quaqtaq et avec mes chiens, j’ai traversé la terre au milliard de lacs gelés. Quaqtaq, ça veut dire ver solitaire. J’ai traversé en solitaire le territoire immense qui servait d’errance à mes gens. C’était l’époque des migrations.

Puis avec le temps, les caribous sont montés, il parait. Ils ont quitté les arbres, malgré l’œil du chasseur. Pourquoi ? Je ne sais pas. Les temps changeaient. La glace fondait. Aujourd’hui, c’est l’ours noir qui transgresse la ligne des arbres. Qui monte.

Un après-midi, après que le soleil se soit couché, dans la pénombre, des blancs sont venus. À cette époque, nous avions encore peur des blancs. Ils nous ont dit d’apporter les chiens sur la glace. Tous les chiens. On a obéi. Et là, face au vent, sur la neige, ils les ont tués. Tous. Nos chiens. La neige est devenue rouge. Nos yeux aussi. Un homme était venu d’un camp à deux jours de traineau. Sa famille l’attendait là-bas. Loin. Ils ont tué ses chiens aussi. Tous. Sa femme l’attendait. Ses enfants. Les ventres étaient vides. Ses chiens ont rougi la banquise. Et les yeux de l’homme se sont ensanglantés. Il s’est mis à voir rouge. Mais il a gardé le silence. Mon peuple ne parle pas beaucoup. Les hommes qui sont débarqués au village ce jour-là, ces mauvais esprits aux longs fusils, ils avaient le cœur en pierre à savon. Nous n’avions plus de shamans pour nous protéger. Les chiens sont morts. Ensuite, ces esprits mauvais qui savaient voler sur leurs ailes de métal, ils ont disparus. Et les chiens ont pourri sur la baie. Nos cœurs aussi ont pourri.a

Kangirsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Je ne sais pas quand mais peu après, ils sont revenus. Ils nous ont vendu des skidoos. L’essence des skidoos étourdit si on la respire. Quand j’étais petit, ils nous ont mis des médailles au cou. Avec un numéro. Le métal transmet le froid. Des médailles pour le bétail. Comme des animaux, nous qui savions parler aux ours et aux corbeaux, nous qui abandonnions nos peaux pour les vêtements de la dépendance.

Les chiens étaient morts. Et c’est nos cous que les médailles se sont mises à serrer. C’est en nos yeux bridés que le métal s’est installé. C’est nos cœurs qui depuis ont froid.

RESOLUTE BAY

Kangirsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Ils sont arrivés sur des ailes de métal. Les mêmes hommes blancs avec leur cœur en pierre à savon pour laver plus blanc que blanc. Les mêmes hommes qui avaient tué les chiens, qui plantent des bases militaires et qui vendent les skidoos. Les mêmes hommes qui avaient mis des médailles au cou des Inuits avec un numéro. Des médailles de métal. Ils sont arrivés, ils ont parlé d’un coin plus loin que l’infini, plus loin que le paradis. L’extrême Arctique Canadien. Ils y avaient planté un drapeau sur ce coin de pays. Le leur. Et pour garder ce coin plus loin que loin, pour garder ce drapeau, pour garder des droits sur ce continent face à l’international qui allait se le diviser, ils avaient besoin de gens là-bas. Il fallait que quelqu’un aille y habiter. Ils ont pris des gens d’Inukjuak. Pourquoi pas. Inukjuak, ça veut dire le géant, mais les Inuits se sentaient tellement petits qu’ils n’ont rien dit. Les hommes blancs plus blancs que blancs les ont lancés au bout de leurs bras jusqu’à Resolute Bay, jusqu’à Grise Fjord. Là où la neige ne fond pas. Là où tout est plus blanc que blanc. Il y aura des animaux, c’est à peine s’ils n’ont pas dit qu’il ferait chaud. Nous étions en 1953. Les Inuits ont été déporté à 2000 kilomètres au nord du village d’Inukjuak, dans la région de l’Extrême Arctique. Ainsi le gouvernement gardait ses droits sur le cercle polaire.

Resolute Bay. Terre aride, vide, là où le vent est maitre et où l’homme est un flocon. Ils les ont débarqués de leurs corbeaux de métal, ces Inuits avec une médaille comme collier depuis qu’ils n’avaient plus de chiens. Une médaille avec un numéro pour numéroter les étoiles et les années à passer sur cette terre où personne n’a jamais vécu. Ils les ont débarqués sur ces cailloux blancs, là où même les esprits des morts n’étaient jamais venus.

Là-bas, le soleil se couche en novembre pour ne se relever qu’en février. Là-bas, il fait froid.

Pendant 20 ans, personne n’est venu. On les a plantés comme des drapeaux et l’on a laissé le vent les battre. On les a laissés là, avec rien comme ami. Le grand rien, tel que seul le grand nord sait l’offrir. Rien. Juste le froid du métal au cou qui se glissait au cœur. Et la douleur qui glace les yeux. Qui donne envie de manger cru son ennemi. Qui définit l’ennemi. Ils ont 50 mots pour la neige et un nouveau pour la tristesse. Mais ils n’ont rien dit. Grise Fjord. Resolute Bay. La baie du dégoût. Là où on apprend la peur.

En 1996, le gouvernement a dédommagé les déportés, mais jamais il ne s’est excusé.

Eskimo, ça voudrait dire mangeur de viande cru, en cri. Tout se mange du caribou, de la baleine, de l’oie des neiges. Mais le cœur des fonctionnaires est de pierre. Une mauvaise pierre à savon qu’on ne peut même pas graver, qu’on laisse dans le lichen. Ils sont froids.

Ils donnent envi de manger de la chair humaine, de la chair plus blanche que blanche. Crue.

QUOTAS

Kangirsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

L’ours blanc meurt de faim. Il apprend l’odeur acre de la peur et la saveur rance des dépotoirs. La calotte polaire, son terrain de chasse, a fondu de 15 % déjà.

Le réchauffement planétaire n’est pas un mauvais sort d’un shaman littéraire passé date. Le cercle arctique nous sert le cou, médaille froide et invisible pour bétail politiquement valable. Le passage au Nord de l’Amérique sera praticable même en hiver. L’océan ne gèlera plus.

L’ours blanc est séché sur un iceberg perdu. Les Inuits savaient comment lui parler mais ils ont oublié.

L’ours noir, lui, monte. Il a franchi la ligne des arbres, il monte. Le caribou aussi. L’eau bout. Les nouveaux oiseaux mangent les nouveaux poissons; le narval plante sa défense au Pôle Nord, au Sud il fait trop chaud. Le pôle magnétique dérive, inondé, les flocons huileux engorgés de BPC jaunissent et s’échouent sur les côtes, là où les esprits hurlent des chants de gorge.

15 bélugas par quotas.

Sur la terre sans arbre où il neige même en été, ils ont un congélateur comme un cœur généreux au centre du village. Tous peuvent se servir. On pend les peaux, on tanne le cuir, on y congèle la viande, les oies, les ombles de l’arctique, les peaux des loups, la graisse des 15 bélugas. Tout le monde se sert. À l’époque du réchauffement planétaire, un immense congélateur communautaire. Les chasseurs sont maintenant sur le payroll de la société d’État mais même avant le skidoo, les gens vivaient comme ça. Avant le génocide canin 20 $ par chien, le massacre des innocents. Avant les médailles au cou des gens. Avant les quotas de 15 belugas. Avant la révolution industrielle. Avant la famine de l’ours blanc. Avant que la calotte polaire rétrécisse au lavage, avant l’âge de pierre à savon, avant le cancer des cétacés et le lait irradié, avant la migration de l’ours noir vers le nord.

Avant.

Avant même que les arbres montent, les nuages sont venus comme un signal et depuis, le mercure bout.

L’ours blanc n’existera plus.

ULTRA-CHOC

Il y a eu un suicide à Kangirsuq. Un de plus. Une balle perdue de plus. Un homme de plus perdu dans sa cuisine, dans son pôle Nord. Le fond de la bouteille peut-il ne pas être assez profond ? Le paysage sublime peut-il ne plus rien avoir à dire ? Peut-il être trop grand ? Quand le futur est une nuit de six mois, un hiver sans peau douce, l’appel de la migration devient si fort qu’on prend une place à bord d’un avion ultra-choc et qu’on décolle vers le vide. On fait le grand saut pour ressembler à un troupeau. On est si seul qu’on appelle, qu’on ordonne le corbeau noir et qu’on déplume soi-même la mort.

Le suicide est-il une baleine blanche ? Une épidémie ? Les Inukshuk qui habitent le vide et la neige, sont-ils les hommes morts de solitude, de la performance et de la confusion ? Où sont les repères ?

Sans arbre. Sans faune. Sans sourire légendaire au coin des yeux… Sans raison de vieillir. La bouteille est un piège à loup. La drogue, un collier à lièvre. Si le soleil n’ose plus se lever, pourquoi sortir du lit ?

Mais les familles restent, les enfants écoutent aux portes et la mort masturbée s’apprend. Elle se banalise. Les Inuits sont blancs de peur. Piégés par l’évolution. Par les rêves télévisuels et la mort de leurs chiens.

Et les chiens errants qui restent, goûtent aux corps morts, abandonnés. Enneigés. Et ils y prennent goût. Et s’attaquent aux enfants.

INUKSHUK

Le gène de la vieillesse sera bientôt isolé, comme on isole nos vieux. Ma vieille voulait mourir depuis longtemps mais les hôpitaux ne regardent pas, ils soignent les tumeurs sans savoir pourquoi on meurt. La vie vaut plus cher que le bonheur. Ma grand-mère est restée malodorante et honteuse dans une solitude de cachot et de chaos blanc.

Ma vieille incontinente était un continent à la dérive. La confusion des nouveaux-nés et une odeur pré emballée de linceul. Elle ne savait pas mourir. Elle ne savait plus mon nom. Elle était seule. Elle est morte quand le combiné et son électrocardiogramme ont eu la même tonalité. Elle ne me reconnaissait plus, les dernières années. La tristesse est une équation chimique, un chiffre de trop dans mon cerveau.

Je ne sais plus pourquoi je pleure. Si j’avais pu lui demander, à ma vieille, à quelqu’un d’âgé, quelqu’un qui sait. Mais mes ancêtres sont sous vide, et je ne sais plus à qui parler. Lorsqu’elle est morte, je n’avais que des chiffres à dire.

Inuit, ça veut dire humanité.

Nous avons froid.

Sur une banquise y a une vieille qui attend la mort.

Elle a appris à son clan les mots de la nuit, les chants sacrés de l’histoire, le son de la neige froide sur les cœurs et le chemin dangereux des aurores. Mais nous n’avons plus de temps pour entendre, nous avons des chiffres à écouter.

L’homme est recouvert à 70% d’eau, le reste de peur. Il fait – 273° C. dans un trou noir et mon cœur se refroidit. L’univers existe depuis 4 500 000 000 d’années et ma grand-mère est morte un jour de pluie. J’ai pleuré 70% par en dedans. Je ne lui avais pas dit je t’aime. Ou merci.

STONE AGE

Kangirsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Soap stone heart

Metal necklace

Kill the dogs

20 $ each

Red tundra

Blueberries

People on their knees

Fear the white man

Soap stone rules

Carve my heart

White with fear

Cross the tree line

Drink the blood

Hang the shaman

Give them drugs

White snow lines

Kiss the kids

Kill the bears

Nail the Gods

Cross with no tree

Migrating spirit

Freeze my tears

Pierce my drum

Kill my dogs

Lock my neck

Whistle

Northern light falls

The drums are silent

The bear is hungry

The young girls breasts

Drowned in BCP

Alcohol

Wandering souls

Late kitchen gaze

The drums are dead

The bearskin rots

The rock splits

Soap Stone empty

4 wheel Age

AA

The bottle is dry.

LE JEU DES OSSELETS

J’ai entre les dents le nerf d’un grand troupeau de caribou. C’est avec ce nerf que la mère de ma mère tissait le lien entre les anciens et nous, entre la mort et la vie. Son homme, le père de mon père, savait l’odeur du mâle et la saison, il savait comment l’appeler vers les pièges et éloigner la famine.

Un hiver où les ventres faisaient des chants de gorges à en fermer les yeux, ils ont fait l’impensable.

Comme beaucoup.

Ils ont mangé de la chair d’homme.

Windigo.

Cette viande repousse la mort, mais ne se digère jamais. Elle rend l’homme puant, plus puant que les peaux abandonnées, que la graisse fermentée.

La mère de ma mère nous a appris la congélation, la tranche des quartiers de chair saignante, et la saveur du phoque barbu. Celui qu’on mange debout. En riant. En silence. Son homme nous racontait le chemin des grandes migrations, et l’art de lire la neige, et l’épaisseur de la glace. Loin des regards, des dieux cloués, il m’a appris la danse des osselets et le regard des esprits.

Je suis le dernier. J’ai entre les dents le nerf du grand troupeau.

Kangirsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Mon clan ne vient plus me voir que tard dans la nuit d’hiver, la longue nuit, celle qui rend fou. Cette nuit qui fait qu’on mange de la chair d’homme. Le dieu cloué a froid ces nuits-là sur sa croix, ici où le bois n’existe pas. Maintenant c’est lui qu’ils écoutent. Mais au creux des grands froids, il y a des questions auxquelles il ne sait pas répondre. Et le clou qui tient mon clan sur place, au même endroit depuis si longtemps, le clou rouille au vent salé. Alors le clan est perdu. Sous les aurores. Sur des routes qui mènent nulle part. Le clan ne sait plus jouer avec les osselets. Ni parler aux animaux. Ni lire la neige. Il sait lire les catalogues. Ils nous ont donné un alphabet, nous qui avions les flocons comme mots, jamais deux pareils.

Mon clan erre maintenant dans les cuisines trop claires des hivers sans horizon. Il erre entre la balle et la bouteille, dans ces maisons trop chauffées qui tremblent au vent. Il a un pied sur un débris de glace, l’autre sur la terre forée. La banquise se détache de la côte, et l’homme ne sait plus marcher. Il a 4 roues maintenant. Et des dépotoirs, des eaux usées. Pourtant l’appel de la migration coule encore en lui… Son sang appelle. Alors il tourne en rond, loup sans croc, ours sans peau. Renard argenté en pays chaud. Et ses yeux, peu à peu, se débrident. Et mon clan a froid.

Le jeu des osselets, je le joue seul. Les animaux sont devenus muets. Les flocons sont huileux et identiques, et les aurores n’impressionnent plus. Elles n’engendrent plus le respect. Les pierres à savons sont taxables, et les outils, électroniques.

Kangirsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Les esprits sont partis. Les chiens, leurs amis, sont des bibelots enchaînés au vide. L’ours a faim et le béluga est sous soluté. Les esprits sont partis encore plus au nord, la où les hommes ne vont plus. Là où le vent hurle pour personne d’autre qu’eux. Le vent, c’est eux. Il hurle l’oubli.

Et mon clan reste seul.

RAW

Kangirsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Open my arms

Make me dive as deep as tundra

Warm my heart

Bring me a child that knows how to laugh

Open my ears to the northern light

Make me throw stars to the sky

Shine my tomorrows

Hold my hand

Let the hunter kill

Let the birds migrate

Let the whale breathe free

Let the walrus sleep

Let the sea break

And the white bear eat

Let me be me

I am a free goldfish

A skin without burns

Without holes

Or frostbites

Show me the way to friendly mammals

To warm arms

Seal skin caress

Heal my lies

Lick my wounds dry

Hold my breath

Take my hands

Small sunsets in too small bed

Wrap my love in fur whale skin

Make the roads come to me

Make the ocean clean

I look for the northern star

I will skin my doubts clean

Bloodless dreams

I will free my dogs

And carve my soap stone heart

I will eat life’s raw meat.

LE CHIEN

Kangirsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

J’ai sauvé un chien.

Un de ces chiens enchainés qui trainaient à une époque, le poids des hommes.

Il avait brisé sa chaine, s’est libéré.

Il court, découvre, s’approche de la mer, la contemple, y joue.

Il s’avance à marée basse sur les berges couverte d’algues et de moules.

Sur les rives millénaires

Un maillon de la chaine qui traine se coince entre les pierres d’un bras de mer.

Peu à peu, la marée monte.

Peu à peu, il regarde l’éternité se déchainer tranquillement vers lui.

Un maillon coincé

Celui même qui s’était brisé

Et qui, maintenant, assassine avec la lenteur des éléments.

Le chien comprend.

Il hurle

Plus fort que les vagues

Plus fort que le vent et que le néant.

L’eau avance

L’exécute au ralenti

La mort a un gout salé

L’eau est froide

La noyade glacée

Déjà le métal de sa chaine commence à rouiller

Les chiens d’ici n’ont pas la langue pendante des esclaves

Ni la stupidité des castrés

Ils savent faire peur

J’avance pourtant vers lui

J’entre dans la marée montante

Il se calme

Je tranche la ganse de son collier avec une lame

Juste avant la noyade

Il me suit le reste de la journée

Entre les montagnes nues et les rivières sensuelles

Ensemble, on a trouvé une vieille tombe inuit

Une tombe d’avant les cercueils

Avant les Ski-Doo et le bois