Systèmes polaires (Kangiqsujuaq – 2004)

En septembre 2004, quelques semaines avant que je n’entreprenne une série de voyages au Moyen-Orient autour de la création du spectacle L’affiche, je suis allé au Nunavik, à Kangiqsujuaq. Je voulais rencontrer les Inuits qui habitent ces climats extrêmes, si souvent aux limites de la Terre et de l’endurable. Je voulais savoir comment, en ces lieux, ils vivent avec la mort.

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

J’ai donc pris deux avions, un premier vers Kuujjuaq et un deuxième vers le cinquième village à l’ouest : Kangiqsujuaq. Le prix du billet était deux fois plus élevé qu’un aller-retour vers la Chine. Et pourtant, je ne quittais même pas la province… À ce que je croyais. Après plus d’une semaine à errer dans la toundra, à réapprendre le rythme du temps, en haut d’une montagne sans arbres, j’ai vu un drapeau du Québec. Mon étonnement n’aurait pas pu être plus grand.

Le jour de mon retour, l’avion ne s’est pas posé à cause d’un blizzard. En septembre.

Dix ans plus tard, ce carnet de voyage m’aidera à écrire certaines scènes de La cartomancie du territoire.

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

UN DES BOUTS DU MONDE (LA LIGNE DES ARBRES ME PASSE DESSUS)

Le bout du monde, c’est peut-être ici. Même les arbres ont disparu. Même les mouches sont faibles. Ne reste que l’eau, le vide, la pierre, l’immensité… Et quelques humains. Coincés entre l’âge de pierre et celui du diesel.

Le bout du monde, c’est peut-être ici. Une journée de pluie, nulle part, près de zéro, à aimer une absence, une colère, une autre solitude. Même les routes ne viennent pas jusqu’ici. Même les satellites. Les avions ont du mal à se poser. Et les souvenirs s’érodent avec le vent.

La fin du monde, c’est peut-être ça, ce sabotage, ce doute constant, cette peur. J’ai planté mon camp nulle part, en une contrée sans fleurs et sans peau, sans chaleur et sans propos. Je te laisse au Sud, en ville, sans savoir ce que je laisse… Une amante? Une amoureuse? Un exil.

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

L’avion s’est posé à Kangiqsujuaq. J’y suis débarqué. Je dépose mon sac dans cette chambre sans meubles, à l’exception d’un matelas simple en mousse dans un coin. Une seule image épinglée au mur. Une photo de Jérusalem, le dôme du Rocher. L’icône d’un dieu cloué, prophète de ces nouveaux cultes du baptême à immersion totale si populaire dans le Grand Nord.

Mon immersion sera totale. Et le recul absolu. La terre est élastique. Certaines distances se rapprochent, d’autres non. Certains couples se rapprochent, d’autres oscillent entre le reproche et l’orgasme. La fin du monde, c’est peut-être ici, en ces corps qui se caressent par routine, mais qui ne se parlent plus des yeux, qui n’ont plus rien à se dire. La sueur ne se mélange plus. Chacun reste chez soi, de son côté du lit. À fermer la lumière à différentes heures.

C’est peut-être ça le lieu où vivent les monstres. Ce côté d’un lit froid, où naissent l’aigreur et la fatigue. Ce lieu au fond du malaise qui rend l’inaction pesante. Et qui fige. La fin du monde.

Là où vivent les monstres… Les seuls monstres que je vois ici sont ceux que j’ai emmenés avec moi.

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

WAKEHAM BAY (CINQUIÈME VILLAGE À L’OUEST DE LA BAIE D’UNGAVA)

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Wakeham Bay. Là où les routes sont mortes depuis longtemps; là où elles n’ont jamais eu le courage de monter, là où les arbres n’ont jamais mis le pied; là où les nouvelles maisons tremblent dans le vent et l’immensité; là où les hommes ont le silence gêné de ceux qui côtoient l’éternité. Wakeham Bay. Bouchée mangée par les esprits de la toundra… Les Blancs ont kidnappé les enfants vers l’école. Les parents ont suivi. Ils ont rassemblé pour la première fois leur camp autour du mini clocher. Et les villages sont nés.

Wakeham Bay. Terre couverte d’os en été et d’un linceul blanc en hiver. Il dure longtemps l’hiver, ici. Wakeham Bay. Terre de l’abstraction surréelle du lichen multicolore, poudré de flocons. Terre de pierre, du silence d’avant le temps, couvert de la rumeur des quatre-roues et de l’Inuit moderne aux lunettes fumées. Les hommes d’ici ont quatre pneus pour jambes et ne peuvent plus traverser le village sans gazoline. Ici, la gazoline sert beaucoup, son odeur se fait sentir jusque dans les jeux des adolescents. Le Père Dion, cinquante ans dans le Nord, a perdu sa concession Honda. Il ne vendait pas assez agressivement.

4 roues
3 églises
Full gospel Church
3 clous
Praise the White God
No trees grow here
Only crosses
Gold dust falling
On white paper bible
Holy warriors
Bible readings
Holy greetings
Cheap paradise
Pubic mass
Virtual preachers made in USA
Spirits don’t roam the white wilderness anymore.

White beluga skin sick
Holy breast BPC milk
Halleluiah.

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

À l’école du village, il y a une fillette de douze ans qui attend un bébé. Il y a un quota de quinze bélugas pour la communauté. Et une piscine chauffée.

On dit que l’histoire commence avec l’écriture. Or ici, c’est un révérend qui a introduit les caractères écrits, pour convertir. L’âge de pierre affûte encore les cœurs et la tradition orale sculpte la mémoire d’avant les Blancs, avant qu’ils ne viennent nous dire comment on vit. Peuple à l’alphabet handmade, plein de triangles et de cercles qui ne servent à rien, d’angles mathématiques à une terre sans frontières, ronde comme la chair, vive comme l’œil du chasseur. Si l’âge de pierre affûte encore les yeux, l’âge du diesel enfume les nez. Tout pour s’étourdir. La colle, la gazoline, la vodka à 70 $ la bouteille si l’avion veut se poser, la neige en petit sachet qui coûte la peau des animaux… L’ère glaciaire est recommencée, tout le monde est gelé.

Un ours polaire tourne sur lui-même au dépotoir, plus besoin de parcourir la banquise, l’odeur de la peur s’est glissée dans ses narines avec la saveur des déchets.

Chiens noyés…

Skidoos rouillés se décomposant près des cercueils à ciel ouvert…

Peaux tannées sur le toit des camps…

La marée des comptes et des factures monte. S’il faut garder trop longtemps la ligne pour conserver ma priorité d’appel, je vais quitter le village pour aller vivre là où vous ne pourrez plus me recenser.

Eskimo man eat meat. He knows how to live outside of your cities, no worries.

Un milliard de lacs dont un d’eaux usées, un milliard de baies dont une habitée. Wakeham Bay. Ou encore Kangiqsujuaq. La très grande baie. Terre sculptée dans la pierre à savon avec le soleil coincé qui ne tourne pas rond et qui ne se couche jamais deux fois au même endroit. Ici, les saisons mastiquent le temps à leur façon. Ici, les jours peuvent avoir trois mois, les vieillards ont quarante-cinq ans, le prochain avion se posera quand le vent voudra. Ici, les maisons sont sur pilotis, la terre gelée n’accepte pas les fondations.

Il y a un loup au bout de la plage. Et une meute dans les yeux des chiens sans nom qu’on n’a jamais civilisés. Ici, il n’y a pas si longtemps, les chiens ont rougi la glace de la baie de leur sang. Alors, on a mis leurs médailles aux hommes. Les fonctionnaires ne savent que numéroter.

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Kangiqsujuaq. Petit flocon humble emprunté à la beauté où quelques-uns vivent entre la pierre et la modernité. Le temps avance à un autre rythme. Les gens savent lire le vol des oies blanches et l’épaisseur de la glace. Ils ont un congélateur où les chasseurs déposent leur chasse. Tous peuvent se servir. Gratuitement. Personne n’a faim aux frontières du monde. Ils mangent des festins simples, en groupe, à n’importe quelle heure, à terre, à côté de la table, sur le prélart blanc du plancher de la cuisine. À l’aide d’un ullu, le couteau inuit en forme de lune, ils mangent de la viande congelée trempée dans l’huile de béluga. De la viande crue.

Ils ne veulent pas partir. Ils ne veulent pas descendre vivre au Sud. Ils ne veulent pas immigrer. La migration, ils l’ont dans le sang. Elle a ce goût de viande congelée que l’on mange crue, en communauté, sur le plancher de la cuisine, sur le toit du monde. Ils sont à l’extérieur du monde.

Ici.

À Kangiqsujuaq.

L'ERRANCE (20 $)

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Les chiens sont coincés entre l’errance des loups et la chaîne des civilisations. Ils n’ont rien du tapis ou de l’hystérie des eunuques domestiqués du Sud. Ils ne sont pas domestiques. Ils ont les crocs fendus sur des os et du sang à lécher. Ils ne font pas le beau, ne donnent pas la patte. Ils traînent derrière eux la mémoire d’un peuple déguisé en bête, aux yeux rieurs et à la peau fendue par le froid. Ils traînent le visage de leurs maîtres, tatoué d’histoires que jamais personne n’aura écrites. Un peuple qui dégèle comme le pergélisol. Et si les gens mangent encore en cercle à terre sur le prélart de la cuisine, s’ils mangent encore la chasse commune crue et congelée en riant et en trempant leur joie dans l’huile, ils ont aussi, tard dans la nuit, des hommes errants sur le même prélart, dans les cuisines à la dérive, à un continent de tout. Et le prélart devient froid, et les murs, sans fin.

Les chiens errent au bout de leurs chaînes, à un lancer de pierre de la préhistoire, oubliés. Les hommes errent dans les cuisines, nomades sans territoire, cloués comme leur nouveau dieu. Les derniers nomades sont en train de s’asseoir. Ils errent dans le village en quatre-roues. Ils errent dans leurs souvenirs tard le soir, quand le soleil ne se couche plus; ils errent à la recherche d’une migration, leur sang coule vers d’autres territoires mais ils ne savent plus sortir. Ils entendent l’appel mais ne savent plus répondre. Ils tournent en rond, errent en eux-mêmes. Ils ont l’anonymat des alcooliques et l’errance des suicidés.

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Les hommes ne mangent pas de chien. Ils mangent l’œil de la baleine, la moelle du caribou et la cervelle de l’oie, mais de chien, de mémoire d’homme, non. Ou en dernier recours, signe ultime de la famine, juste avant le cannibalisme. C’est un roi contesté, l’ami fouetté, détrôné, civilisé.

À l’époque du skidoo, les chiens mangent trop. Lorsqu’ils retroussent les babines, lorsqu’ils montrent leurs crocs aux employés de la baie d’Hudson, la saison de chasse s’ouvre. 20 $ la tête. Quatre chiens pour une bouteille de vodka.

AA

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

MISIRAK (LES POISSONS NUCLÉAIRES)

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Le cœur des baleines est aussi gros que la Terre. Dans leur œil globuleux se cachent l’éternité et les secrets du silence. Les Inuits le mangent cru. Debout. Les scientifiques, eux, le congèlent et le coupent ensuite en lamelles pour y lire l’âge du cétacé, comme dans les stries d’un arbre géant. Des fois, les baleines ont deux cents ans. Elles sillonnent l’océan Arctique en un silence musical, orchestre immense et tranquille d’ultrasons qui chantent en chœur les mots inconscients du cœur et de la solitude. Elles sont calmes, les baleines. Et de leur nez, les dauphins savent remonter à la surface les mammifères humains en train de couler. Et de leur immensité douce, les baleines savent remonter à la surface l’humanité en train de les regarder. (baleinesendirect.org)

Lorsque je suis seul et que mon lit est à la dérive sur les eaux froides de ma débâcle, sous la pluie des regrets, je m’imagine entre les ventricules d’une baleine bleue, à la dérive des battements, bercé par les coups de queue de ces concierges de l’océan. Elles ont vu les sous-marins des guerres froides, les pétroliers éventrés sur les côtes flottantes et la marée noire des albatros. Elles ont vu les traversées en solitaire et le suicide endémique sous les ponts des grandes villes sombres. Elles ont vu l’homme se répandre jusqu’aux confins des continents à la dérive.

Le quota est clair : pour le village de Kangiqsujuaq, Quinze bélugas par année à se partager. Sinon les troupeaux vont s’éteindre. La peau des bélugas est blanche, épaisse. Ils la congèlent. On la découpe avec le ullu. Y reste encore un peu de gras, un peu de chair. Et le goût est fort. Trop fort pour les Blancs. Les baleines polaires, la tendresse fait chair, l’œil gros comme la Terre, le cœur débordant de douleur à en faire monter le niveau des océans.

Dans leur gras, il y a le remède du scorbut. On y trouve la vitamine C. Les peuples sans lettres, qui empruntent à la vie un territoire de neige au nord de mon pays, en mastiquent la peau pour garder leurs dents attachées. On y trouve la santé, les vitamines, des potagers complets entre la peau et le muscle. Ils le mangent cru, congelé, fermenté, bouilli, frit et séché. On en fait une sauce : le misirak. Du gras de béluga fermenté et liquéfié. Ils en raffolent. Comme les alcooliques raffolent des petites filles aux seins qui percent la neige.

Mais l’océan est aussi porteur de marées gluantes, de diesel full leaded, et des gaz issus de l’incinération des dollars. Les marées transportent alors les résidus toxiques jusqu’aux migrations des cétacés. Jusque dans la graisse des troupeaux de bélugas blancs. Jusque dans leur peau. Le gras des mammifères est contaminé. Et les filles devenues femmes trop tôt, qui transportent encore leur poupon sur leur dos au chaud dans un repli du manteau, trempent, comme les autres, leur viande crue dans le gras cancérigène. Elles font de leurs seins des sols irradiés. Et le lait a le cancer des tueurs et des tumeurs, le cancer des centrales nucléaires. Même ici où les routes ne se rendent pas. Même ici où les arbres ne se rendent pas. Où les baleines viennent passer leurs étés. Même ici. La pollution est arrivée avant les routes et le confort. Avant les docteurs.

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Les femmes de douze ans qui accouchent dans les gymnases municipaux ont les seins attirants et radioactifs.

Les seins des femmes ont été de tout temps et de tous lieux un refuge contre les crimes de guerre et les génocides camouflés, un igloo chaud pour les hommes frigorifiés. Une ode à la beauté de la toundra et des grands glaciers. Lorsqu’on a importé les chiffres, les alphabets, les skidoos, l’alcool et l’odeur du pétrole dans les narines des adolescents; lorsqu’on a vendu les baptêmes à immersion totale et les piscines chauffées, on a importé aussi les épidémies de variole et de tuberculose et les alcooliques anonymes. Six mois au plus qu’il est conseillé aux femmes Tchernobyl aux yeux bridés d’allaiter. Six mois. Même pas la durée de l’hiver. Six mois, la durée d’une nuit au pôle Nord.

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

KITCHEN MAZE (IS IT YOU OR ME?)

Is it a bottle or a bullet?
There is a black hole in my heart
The pressure is strong
To put my mind on a scale
A black hole in my skull
It is too cold
Minus 273 degrees
White out
No sun
No words
Kitchen maze
I am a lost bullet
Or is it an empty bottle?
Lost at sea
Kitchen floor white and cold
Is it a bullet or a bottle?
A needle or a gun?
A shooter?
Never mind I shoot
I lost my mind I shoot
I love you
Heart failure
Headache
Late kitchen gaze
Northern light scalp
Clue my heart back
I roam
Gasoline
Glue stick
I hit the walls
Can’t walk straight
Can’t think straight
I can’t shoot
Black hole
White out
Anonymous.

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

LA LIGNE DES ARBRES (INUKSHUK, ÇA VEUT DIRE LÀ OÙ L’HOMME EST PASSÉ.)

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

J’ai tué mon premier caribou à dix-sept ans. Certains disent qu’à l’époque, les trois grands troupeaux ne franchissaient jamais la limite des arbres. Alors pour la chasse, on partait des mois. Les grands troupeaux… Celui de la rivière George, celui de la rivière aux Feuilles et celui des monts Torngat : des centaines de milliers de caribous en migration, en communion. La base même de notre alimentation. Tout se mange : l’œil, le foie, l’estomac. On avait pris sept chiens jusqu’à la rivière Kuujjuaq, une nuit en igloo et, le lendemain, les arbres à portée de tir. Cette année-là, j’ai été le premier à tuer, à boire le sang de la bête. Les gens de la région étaient impressionnés. J’ai mangé le foie. Cru. La nuit venue, pour chauffer mon camp, j’ai coupé les mauvais arbres. Moi, je ne connais pas les arbres. Ils ont ri de moi. Mais je restais fier, nos ventres étaient remplis. Deux mois, nous sommes restés. À deux jours de traîneaux.

Sur les flancs de la baie d’Hudson se tient dressé le village d’Inukjuak. Inukjuak, ça veut dire le géant. J’y suis allé à quatorze ans. Avec les chiens. C’était mon premier voyage en solitaire. Je suis parti de Quaqtaq et, avec mes chiens, j’ai traversé la terre au milliard de lacs gelés. Quaqtaq, ça veut dire ver solitaire. J’ai traversé en solitaire le territoire immense qui servait d’errance à mes gens. C’était l’époque des migrations.

Puis, avec le temps, les caribous ont monté. Ils ont quitté les arbres, malgré l’œil du chasseur. Pourquoi? Je ne sais pas. Les temps changeaient. La glace fondait. Aujourd’hui, c’est l’ours noir qui transgresse la ligne des arbres. Qui monte.

Un après-midi, après que le soleil s’est couché, dans la pénombre, des Blancs sont venus. À cette époque, nous avions encore peur des Blancs. Ils nous ont dit d’emmener les chiens sur la glace. Tous les chiens. On a obéi. Et là, face au vent, sur la neige, ils les ont tués.* Tous. Nos chiens. La neige est devenue rouge. Nos yeux aussi. Un homme était venu d’un camp à deux jours de traîneau. Sa famille l’attendait là-bas. Loin. Ils ont tué ses chiens aussi. Tous. Sa femme l’attendait. Ses enfants. Les ventres étaient vides. Ses chiens ont rougi la banquise. Et les yeux de l’homme se sont ensanglantés. Il s’est mis à voir rouge. Mais il a gardé le silence. Mon peuple ne parle pas beaucoup. Les hommes qui ont débarqué au village ce jour-là, ces mauvais esprits aux longs fusils, ils avaient le cœur en pierre à savon. Nous n’avions plus de shamans pour nous protéger. Alors, les chiens sont morts. Ensuite, ces esprits mauvais qui savaient voler sur leurs ailes de métal, ils ont disparu. Et les chiens ont pourri sur la baie. Nos cœurs aussi ont pourri.

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Je ne sais pas quand, mais peu après, ils sont revenus. Ils nous ont vendu des skidoos. L’essence des skidoos étourdit si on la respire. Quand j’étais petit, ils nous ont mis des médailles au cou. Avec un numéro. Le métal transmet le froid. Des médailles pour le bétail. Comme des animaux, nous qui savions parler aux ours et aux corbeaux, nous avons abandonné nos peaux pour les vêtements de la dépendance.

Les chiens étaient morts. Et ce sont nos cous que les médailles se sont mises à serrer. C’est en nos yeux bridés que le métal s’est installé. Ce sont nos cœurs qui, depuis, ont froid.

RESOLUTE BAY (LES CHIENS SONT MORTS, QUE LES HOMMES SOIENT LES ANIMAUX. ILS S’HABILLENT DÉJÀ EN PEAUX.)

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Ils sont arrivés sur des ailes de métal. Les mêmes hommes blancs avec leur cœur en pierre à savon pour laver plus blanc que blanc. Les mêmes hommes qui avaient tué les chiens, qui plantent des bases militaires et qui vendent les skidoos. Les mêmes hommes qui avaient mis des médailles au cou des Inuits avec un numéro. Des médailles de métal. Ils sont arrivés, ils ont parlé d’un coin plus loin que l’infini, plus loin que le paradis. L’Extrême-Arctique canadien. Ils avaient planté un drapeau sur ce coin de pays. Le leur. Et pour garder ce coin plus loin que loin, pour garder ce drapeau, pour garder des droits sur ce continent face à l’international qui allait se le diviser, ils avaient besoin de gens là-bas. Il fallait que quelqu’un aille y habiter. Ils ont pris des gens d’Inukjuak. Pourquoi pas. Inukjuak, ça veut dire le géant, mais les Inuits se sentaient tellement petits qu’ils n’ont rien dit. Les hommes blancs, plus blancs que blancs, les ont lancés au bout de leurs bras jusqu’à Resolute Bay, jusqu’à Grise Fjord. Là où la neige ne fond pas. Là où tout est plus blanc que blanc. Il y aura des animaux, c’est à peine s’ils n’ont pas dit qu’il ferait chaud. On était en 1953. Les Inuits ont été déportés à deux mille kilomètres au nord du village d’Inukjuak, dans la région de l’Extrême-Arctique. Comme ça, le gouvernement gardait ses droits sur le cercle polaire.

Resolute Bay. Terre aride, vide, là où le vent est maître et où l’homme est un flocon. Ils les ont débarqués de leurs corbeaux de métal, ces Inuits avec une médaille comme collier depuis qu’ils n’avaient plus de chiens. Une médaille avec un numéro pour numéroter les étoiles et les années à passer sur cette terre où personne n’a jamais vécu. Ils les ont débarqués sur ces cailloux blancs, là où même les esprits des morts n’étaient jamais venus.

Là-bas, le soleil se couche en novembre pour ne se relever qu’en février. Là-bas, il fait froid.

Pendant vingt ans, personne n’est venu. On les a plantés comme des drapeaux et l’on a laissé le vent les battre. On les a laissés là, avec rien comme ami. Le grand rien, comme seul le Grand Nord sait l’offrir. Rien. Juste le froid du métal au cou qui se glissait au cœur. Et la douleur qui glace les yeux. Qui donne envie de manger cru son ennemi. Qui définit l’ennemi. Ils ont cinquante mots pour la neige et un nouveau pour la tristesse. Mais ils n’ont rien dit. Grise Fjord. Resolute Bay. La baie du dégoût. Là où on apprend la peur.

En 1996, le gouvernement a dédommagé les déportés, mais jamais il ne s’est excusé.

Eskimo, ça voudrait dire mangeur de viande crue, en cri. Tout se mange du caribou, de la baleine, de l’oie des neiges. Mais le cœur des fonctionnaires est de pierre. Une mauvaise pierre à savon qu’on ne peut même pas graver, qu’on laisse dans le lichen. Ils sont froids.

Ils donnent envie de manger de la chair humaine, de la chair plus blanche que blanche. Crue.

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

QUOTAS (QUINZE BÉLUGAS POUR LE VILLAGE)

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

L’ours blanc meurt de faim. Il apprend l’odeur âcre de la peur et la saveur rance des dépotoirs. La calotte polaire, son terrain de chasse, a fondu de 15 % déjà.

Le réchauffement planétaire n’est pas le mauvais sort d’un shaman littéraire passé date. Le cercle arctique nous serre le cou, médaille froide et invisible pour bétail politiquement valable. Le passage au nord de l’Amérique sera praticable même en hiver. L’océan ne gèlera plus.

L’ours blanc est séché sur un iceberg perdu. Les Inuits savaient comment lui parler mais ils ont oublié.

L’ours noir, lui, monte. Il a franchi la ligne des arbres. Le caribou aussi. L’eau bout. Les nouveaux oiseaux mangent les nouveaux poissons; le narval plante sa défense au pôle Nord, au Sud, il fait trop chaud. Le pôle magnétique dérive, inondé, les flocons huileux engorgés de BPC jaunissent et s’échouent sur les côtes, là où les esprits hurlent des chants de gorge.

Quinze bélugas par quota.

Sur la terre sans arbres où il neige même en été, ils ont un congélateur comme un cœur généreux au centre du village. Tous peuvent se servir. On pend les peaux, on tanne le cuir, on y congèle la viande, les oies, les ombles de l’Arctique, les peaux des loups, la graisse des quinze bélugas. Tout le monde se sert. À l’époque du réchauffement planétaire, un immense congélateur communautaire. Les chasseurs sont maintenant sur le payroll de la société d’État mais, même avant le skidoo, les gens vivaient comme ça. Avant le génocide canin de 20 $ par chien, le massacre des innocents. Avant les médailles au cou des gens. Avant les quotas de quinze bélugas. Avant la révolution industrielle. Avant la famine de l’ours blanc. Avant que la calotte polaire ne rétrécisse au lavage, avant l’âge de pierre à savon, avant le cancer des cétacés et le lait irradié, avant la migration de l’ours noir vers le nord.

Avant.

Avant même que les arbres ne montent, les nuages sont venus comme un signal et depuis, le mercure bout.

L’ours blanc n’existera plus.

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

ULTRACHOC (S.O.S.)

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Il y a eu un suicide à Kangirsuk, un autre village plus à l’est. Un de plus. Une balle perdue de plus. Un homme de plus perdu dans sa cuisine, dans son pôle Nord. Le fond de la bouteille peut-il ne pas être assez profond? Le paysage sublime peut-il ne plus rien avoir à dire? Peut-il être trop grand? Quand le futur est une nuit de six mois, un hiver sans peau douce, l’appel de la migration devient si fort qu’on prend une place à bord d’un avion ultrachoc et qu’on décolle vers le vide. On fait le grand saut pour ressembler à un troupeau. On est si seul qu’on appelle, qu’on ordonne le corbeau noir et qu’on déplume soi-même la mort.

Le suicide est-il une baleine blanche? Une épidémie? Les inukshuks qui habitent le vide et la neige, sont-ils les hommes morts de solitude, de la performance et de la confusion? Où sont les repères?

Sans arbres. Sans faune. Sans sourire légendaire au coin des yeux… Sans raisons de vieillir. La bouteille est un piège à loups. La drogue, un collier à lièvre. Si le soleil n’ose plus se lever, pourquoi sortir du lit?

Mais les familles restent, les enfants écoutent aux portes et la mort masturbée s’apprend. Elle se banalise. Les Inuits sont blancs de peur. Piégés par l’évolution. Par les rêves télévisuels et la mort de leurs chiens.

Et les chiens errants qui restent goûtent aux corps morts, abandonnés. Enneigés. Et ils y prennent goût. Et s’attaquent aux enfants.

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

INUKSHUK (-273 °C)

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Le gène de la vieillesse sera bientôt isolé, comme on isole nos vieux. Ma vieille au Sud voulait mourir depuis longtemps mais les hôpitaux ne regardent pas, ils soignent les tumeurs sans savoir pourquoi on meurt. La vie vaut plus cher que le bonheur. Ma grand-mère est restée malodorante et honteuse dans une solitude de cachot et de chaos blanc.

Ma vieille incontinente était un continent à la dérive. La confusion des nouveau-nés et une odeur préemballée de linceul. Elle ne savait pas mourir. Elle ne savait plus mon nom. Elle était seule. Elle est morte quand le combiné et son électrocardiogramme ont eu la même tonalité. Elle ne me reconnaissait plus, les dernières années. La tristesse est une équation chimique, un chiffre de trop dans mon cerveau.

Je ne sais plus pourquoi je pleure. Si j’avais pu lui demander, à ma vieille, à quelqu’un d’âgé, quelqu’un qui sait. Mais mes ancêtres sont sous vide, et je ne sais plus à qui parler. Lorsqu’elle est morte, je n’avais que des chiffres à dire.

Inuit, ça veut dire humanité.

Nous avons froid.

Sur une banquise au Nord, il y a une vieille qui attend la mort. Elle a appris à son clan les mots de la nuit, les chants sacrés de l’histoire, le son de la neige froide sur les cœurs et le chemin dangereux des aurores. Mais nous n’avons plus de temps pour entendre, nous avons des chiffres à écouter.

L’homme est couvert à 70 % d’eau, le reste de peur. Il fait -273 °C dans un trou noir et mon cœur se refroidit. L’univers existe depuis 4 500 000 000 d’années et ma grand-mère est morte un jour de pluie. J’ai pleuré 70 % par en dedans. Je ne lui avais pas dit je t’aime. Ou merci.

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

STONE AGE (SOAP OPERA)

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Soap stone heart
Metal necklace
Kill the dogs
20$ each
Red tundra
Blueberries
People on their knees
Fear the white man
Soap stone rules
Carve my heart
White with fear
Cross the tree line
Drink the blood
Hang the shaman
Give them drugs
White snow lines
Kiss the kids
Kill the bears
Nail the Gods
Cross with no tree
Migrating spirit
Freeze my tears
Pierce my drum
Kill my dogs
Lock my neck
Whistle
Northern light falls
The drums are silent
The bear is hungry
The young girls breasts
drowned in BCP
Alcohol
Wandering souls
Late kitchen gaze
The drums are dead
The bearskin rots
The rock splits
Soap stone empty
4 wheel age
AA
The bottle is dry.

Where do I go now?

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

TATOUAGES (LE CRATÈRE DES PINGUALUIT)

À quoi tu t’attends? À ce que les gens ici soient à cheval sur l’horizon, à regarder le sud en espérant que l’avion se pose? À ce que la neige soit clémente et qu’on se décide enfin à finir la journée sans se mettre une balle dans le nez? Ils ont mis une croix sur nos traditions, avec un dieu cloué dessus. Dans le sous-sol de son shack, à ce dieu, se tiennent les rassemblements d’alcooliques sans nom. L’anonymat est venu par bateau, maintenant par avion, avec les skidoos, les bouteilles et les croix.

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Avant, nos femmes avaient sur le visage, des tatouages qui parlaient du passé et qui chantaient leur nom, leur clan et leur famille. L’identité gravée sur le visage. Par les tatouages, et par les rides aussi. Des rides comme des traces de traîneau, si différentes de celles des motoneiges. Avant, les hommes savaient lire la neige. Ils savaient la profondeur de la banquise et l’ampleur cachée des icebergs.

Inuit, ça veut dire humanité. On se pensait unique. On croyait que la Terre était une boule de neige avec, dessus, quelques ours blancs, des caribous, des morses et quelques humains. Nous. On était l’humanité. Vêtue de peau.

Puis, les shamans ont été excommuniés. Être sans communauté, ici, c’est mourir. Et le super sans-plomb a remplacé l’imagination. On est des nomades assis. On erre à l’intérieur de nos têtes. Dans le minuscule ridicule de nos maisons, ces maisons lestées, clouées comme le dieu souffrant qui se lamente sur les murs. Nous qui avions les aurores comme couverture et l’infini comme fenêtre, on a maintenant quatre roues motrices, mais nulle part où aller. Ils ont construit des routes et, depuis, on les prend. Mais elles ne mènent nulle part. Nos chiens sont morts, mais les skidoos ne savent toujours pas sentir la crevasse sous la neige. Alors les skidoos deviennent nos tombes. On ne porte plus les médailles de nos chiens, celles qu’on nous avait mises au cou pour nous compter, mais on a des comptes à rendre et des comptes à payer. Il n’y a pas que la calotte polaire qui fond. Le cerveau de nos enfants aussi. Ils sont réchauffés à compression lente. Nos yeux s’arrondissent et les mères aux seins irradiés de BPC ont oublié comment nettoyer la peau des phoques tachetés. Alors on achète un manteau à la coop. Avant, le caribou était mangé gelé. Cru. Maintenant, les repas sont surgelés. Et plus personne ne mange ensemble.

L’ours blanc va devenir une légende?

Un autre peuple en bouteille parmi tant de consignés. Notre culture ne tient pas l’hiver moderne. C’est sûr, on s’habillait de peaux et on n’avait pas encore découvert l’alphabet. Les chants de gorge vont bientôt être photogéniques, et c’est tout. Personne ne saura comment construire un igloo. Il va faire froid. Le progrès n’a pas de pitié. À nous d’être performants. Mais moi, je ne serai pas de la course. Je me souviens des rivières. Au centre du Nunavik, il y a le cratère des Pingualuit. Je sais les chemins qui s’y rendent. Je sais aussi que les esprits sont aspirés par sa gueule. Par son eau si claire, si pure. Je vais boire l’eau. Je vais oublier que j’ai deux noms, le mien et celui qu’ils m’ont imposé. Je vais me camoufler.

Ce sera moi, le dernier ours blanc.

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Seul manger de la viande de phoque peut nous protéger contre le réel des grands froids.
Celui qui fend les avions et qui ralentit les satellites.
Celui qui étouffe les bases militaires, qui givre les réacteurs nucléaires, celui qui ralentit.

Et les corbeaux mangent les yeux des pilotes.
Et le blizzard mange la carcasse de l’avion.

WHITE OUT (SAD ADDS)

ARE YOU LONELY, DEPRESSES OR ANGRY?
Need someone to talk to? We can help.

White out
Blind kiss
Starvation
Migrations
Whale with fur skin
Unlock my life
I am hooked
Mayday

Snowflake freedom
Never two the same

Alcoholics anonymous
In Iqaluit, Nunavut
Tuesday at 7:30 pm

Whaling season
White out
Can you glue my brain back?
One more bottle in the sea
One more man in the ocean
Two nostrils glued
Good high smile
I’m still stuck with you
Walrus ivory poaching
Morse code missing
I am lost I my kitchen
Seal fur fashion
Ghost town
Suicide strategy
Don’t swallow me
Statistics
Six times higher in Arctic regions

Alcoholics anonymous
Cambridge Bay
Meets every Thursday 7:00 pm

Warm polar system
Help me Dolly
Why are we unhappy?
Plastic igloos
Choking caribous
Metallic flag
consuming us
White out
No planes
No tree
No sun
Nothing
Blind
Lost
The winds eat me
Snow bullets
Dog fur

I am alone
In your arms.

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

LE JEU DES OSSELETS (À L’ÉPOQUE OÙ LES ANIMAUX PARLAIENT, L’HOMME ÉTAIT MOINS SEUL)

J’ai entre les dents le nerf d’un grand troupeau de caribous. C’est avec ce nerf que la mère de ma mère tissait le lien entre les anciens et nous, entre la mort et la vie. Son homme, le père de mon père, savait l’odeur du mâle et la saison, il savait comment appeler les grands troupeaux vers les pièges et éloigner la famine.

Un hiver où les ventres faisaient des chants de gorge à en fermer les yeux, ils ont fait l’impensable.

Comme beaucoup.

Ils ont mangé de la chair d’homme.

Windigo.

Cette viande repousse la mort, mais ne se digère jamais. Elle rend l’homme puant, plus puant que les peaux abandonnées, que la graisse fermentée.

La mère de ma mère nous a appris la congélation, la tranche des quartiers de chair saignante et la saveur du phoque barbu. Celui qu’on mange debout. En riant. En silence. Son homme nous racontait le chemin des grandes migrations, et l’art de lire la neige, et l’épaisseur de la glace. Loin des regards, des dieux cloués, il m’a appris la danse des osselets et le regard des esprits.

Je suis le dernier. J’ai entre les dents le nerf du grand troupeau.

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Mon clan ne vient plus me voir que tard dans la nuit d’hiver, la longue nuit, celle qui rend fou. Cette nuit qui fait qu’on se mange entre nous. Le dieu cloué a froid ces nuits-là sur sa croix, ici où le bois n’existe pas. Maintenant, c’est lui qu’ils écoutent. Mais au creux des grands froids, il y a des questions auxquelles il ne sait pas répondre. Et le clou qui tient mon clan sur place, au même endroit depuis si longtemps, le clou rouille au vent salé. Alors le clan est perdu. Sous les aurores. Sur des routes qui mènent nulle part. Le clan ne sait plus jouer avec les osselets. Ni parler aux animaux. Ni lire la neige. Il sait lire les catalogues. Ils nous ont donné un alphabet, nous qui avions les flocons comme mots, jamais deux pareils.

Mon clan erre maintenant dans les cuisines trop claires des hivers sans horizon. Il erre entre la balle et la bouteille, dans ces maisons trop chauffées qui tremblent au vent. Il a un pied sur un débris de glace, l’autre sur la terre forée. La banquise se détache de la côte, et l’homme ne sait plus marcher. Il a quatre roues maintenant. Et des dépotoirs, des eaux usées. Pourtant, l’appel de la migration coule encore en lui… Son sang appelle. Alors il tourne en rond, loup sans crocs, ours sans peau. Renard argenté en pays chaud. Et ses yeux, peu à peu, se débrident. Et mon clan a froid.

Le jeu des osselets, je le joue seul. Les animaux sont devenus muets. Les flocons sont huileux et identiques, et les aurores n’impressionnent plus. Elles n’engendrent plus le respect. Les pierres à savon sont taxables et les outils, électroniques.

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Les esprits sont partis. Les chiens, leurs amis, sont des bibelots enchaînés au vide. L’ours a faim et le béluga est sous soluté. Les esprits sont partis encore plus au nord, là où les hommes ne vont plus. Là où le vent hurle pour personne d’autre qu’eux. Le vent, c’est eux. Il hurle l’oubli.

Et mon clan reste seul.

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

RAW (PERMAFROST MAKES LIFE HARD TO DIG)

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

Open my arms
Make me dive as deep as tundra
Warm my heart
Bring me a child that knows how to laugh
Open my ears to the northern light
Make me throw stars to the sky
Shine my tomorrows
Hold my hand
Let the hunter kill
Let the birds migrate
Let the whale breathe free
Let the walrus sleep
Let the sea break
And the white bear eat
Let me be me
I am a free goldfish
A skin without burns
Without holes
Or frostbites
Show me the way to friendly mammals
To warm arms
Seal skin caress
Heal my lies
Lick my wounds dry
Hold my breath
Take my hands
Small sunsets in too small bed
Wrap my love in fur whale skin
Make the roads come to me
Make the ocean clean
I look for the northern star
I will skin my doubts clean
Bloodless dreams
I will free my dogs
And carve my soap stone heart

I will eat life’s raw meat.

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

LE CHIEN (MERCI)

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros

J’ai sauvé un chien.
Un de ces chiens enchaînés qui traînaient à une époque le poids des hommes.
Il a brisé sa chaîne, s’est libéré.
Il court, découvre, s’approche de la mer, la contemple, y joue.
Il s’avance à marée basse sur les berges couvertes d’algues et de moules.
Sur les rives millénaires
Un maillon de la chaîne se coince entre les pierres.

Peu à peu, la marée monte.
Peu à peu, il regarde l’éternité se déchaîner tranquillement vers lui.
Un maillon coincé
Celui même qui s’était brisé
Un maillon qui, maintenant, assassine avec la lenteur des éléments.

Le chien comprend.
Il hurle
Plus fort que les vagues
Plus fort que le vent et le néant.
L’eau avance
L’exécute au ralenti
La mort a un goût salé
L’eau est froide
La noyade sera glacée
Déjà, le métal de sa chaîne commence à rouiller.

Les chiens d’ici n’ont pas la langue pendante des esclaves
Ni la stupidité des castrés
Ils savent faire peur.

J’avance pourtant vers lui
J’entre dans la marée montante.
Il se calme.
Je tranche la ganse de son collier avec une lame
Juste avant la noyade.

Il me suit le reste de la journée
Entre les montagnes nues et les rivières sensuelles.

Ensemble, on a trouvé une vieille tombe inuite.
Une tombe d’avant les cercueils
Avant les skidoos et le bois.

Inuit, ça veut dire humanité.

Kangiqsujuaq, Nunavik, 2004 © Philippe Ducros